Les Lundis en coulisse en Belgique - Stanislas Nordey : "Faire entendre la parole des poètes, c'est aussi résister"

Stanislas Nordey
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Stanislas Nordey - © Jean-Louis Fernandez

Avec l’arrivée de l’hiver, rien de tel qu’une échappée dans les lettres et le théâtre. Le 30 novembre 2015, Les Lundis en coulisse en Belgique initiés par Silvia Berutti-Ronelt devaient accueillir l’artiste et directeur du Théâtre National de Strasbourg Stanislas Nordey pour nous faire découvrir trois textes de théâtre contemporains à La Balsamine. Malheureusement, le trafic ferroviaire à grande vitesse entre Paris et Bruxelles fut interrompu ce jour-là. Rencontre sur petit écran/skype avec Stanislas Nordey, qui ne s’embarrasse ni de freins ni de limites au sein de l’institution. Une certaine grâce de la rébellion qui ne dit pas son nom.

 

Vous êtes éternellement à la rencontre, cherchant de nouvelles méthodes, d’autres paradigmes et modèles. Vous êtes metteur en scène, interprète et pédagogue. Vous dirigez le Théâtre National de Strasbourg (TNS), qui est le seul théâtre national français " décentralisé " et un des rares théâtres à avoir une école. Dans vos programmes de direction, que ce soit au Théâtre Gérard Philippe (TGP) à Saint Denis que vous avez dirigé avec Valérie Lang, de 1998 à 2001, ou encore au Théâtre National de Strasbourg, vous articulez toujours création, pratique culturelle, expérience artistique, pédagogie et sensibilisation. Est-ce que " repenser " pourrait être votre verbe ?

Je dirais plutôt " réinventer ". " Inventer " parce que l’espace de l’invention va plus loin que celui de la pensée. Je pense qu’il faut toujours, surtout lorsqu’on dirige une institution, tout mettre et remettre en question, et être dans une dynamique forte. Il ne faut pas seulement reproduire l’existant, il est nécessaire d’explorer des pistes qui ne l’ont peut-être pas encore été. " Repenser " m’irait bien mais " réinventer " me convient mieux.

L’espace d’invention qu’a une institution procède de sa survie. Elle ne peut être pertinente que si elle agit dans un espace où elle ne se contente pas d’être ce qu’elle est, même si elle fonctionne bien.

Le grand problème en France, c’est que la plupart des institutions théâtrales fonctionnent très bien. Elles ont du public. Elles peuvent donc être tentées de se dire : " cela fonctionne ! Ne bougeons rien. "

Alors, que dès qu’une chose fonctionne bien, il faut la mettre en danger pour qu’elle ne se sclérose pas. Et cela est particulièrement vrai dans le domaine artistique.

Je suis moi-même toujours très attentif au fait de me mettre en danger. J’ai l’impression qu’on est toujours guetté par un danger d’assoupissement, de confort et de contentement.

Vous étiez l’invité des Lundis en coulisse en Belgique. Vous avez choisi de présenter trois livres : Au bois de Claudine Galea, Père et Fils de David Léon et George Kaplan de Frédéric Sonntag. Cela correspond à votre fascination pour le texte. Pourquoi en avez-vous toujours manifesté le goût sur le plateau, n’hésitant pas parfois à " trancher " ? Et pourquoi avoir proposé ces textes-là ?

Le théâtre pour moi est lié à la littérature. Il n’y a que très récemment et bizarrement, qu’on appelle un théâtre qui repose sur le texte : théâtre de texte. À mon sens, le théâtre est, par définition, proche de la poésie. Le geste littéraire est, pour moi, important. C’est vrai qu’aujourd’hui, il y a beaucoup de nouvelles formes qui travaillent sur la base d’improvisations, sans texte, etc. On parle d’un théâtre d’images.

Je n’ai pas l’impression d’être un dinosaure parce que je m’accroche au texte. Une des beautés du geste théâtral est de faire circuler la parole et la pensée.

Je ne veux pas généraliser. Mais il est vrai que, dans bon nombre de spectacles qui sont des " écritures de plateau ", je ne vois pas ce qui se véhicule comme pensée ou sens. C’est parfois plaisant, distrayant, potache ou réjouissant mais il y a, là, une forme de vide.

Si un jour, j’ai éprouvé la nécessité de faire du théâtre, c’est pour faire partager au plus grand nombre mes lectures. Je suis un grand lecteur. Je suis toujours à la recherche de nouvelles formes d’écriture.

Il est important de souligner que la recherche de nouvelles formes n’est pas l’apanage des écritures de plateau. Beaucoup d’écrivains travaillent, cherchent des nouvelles écritures. La recherche scénique est aussi, là.

J’ai choisi ces trois textes-là mais j’aurais pu en choisir d’autres. Je lis beaucoup. Suite à la commande de Silvia Berutti-Ronelt, je me suis dit qu’il fallait proposer des textes peu ou pas connus. Je sais que David Léon est un auteur encore méconnu. J’ai choisi Père et fils mais j’aurais pu choisi un autre de ses textes. J’avais envie de faire entendre la singularité du chemin de son écriture.

Claudine Galea est auteure associée au Théâtre National de Strasbourg, elle a un parcours très singulier. Elle écrit depuis longtemps. Elle a obtenu le Grand prix de littérature dramatique pour Au bord en 2011. Le texte Au bois est très construit littérairement mais il est très facile d’accès.

George Kaplan de Frédéric Sonntag est un ouvrage plus politique. L’ambition de la forme m’interpelle beaucoup. Il est rare, aujourd’hui, d’avoir des jeunes auteurs qui ont envie d’écrire des pièces de théâtre avec une narration, des personnages, etc. Et qui, dans le même temps, arrivent à allier une singularité de structure. Celle de George Kaplan est impressionnante.

Au regard des évènements tragiques survenus récemment en France, au Liban, en Tunisie ou au Mali, comment le théâtre peut-il nous permettre de garder une mesure juste par à rapport à la domination de l’affect ?

En donnant à penser, en prenant le temps. Le théâtre est le lieu où on prend le temps. Cette possibilité est très belle. On se pose dans une salle et, parfois, le spectacle dure une heure, dure deux heures ou dure trois heures. Joël Pommerat a présenté une très belle pièce Ça ira (1) fin de Louis sur la Révolution française en septembre dernier à Nanterre-Amandiers. Elle dure plus de quatre heures.

Le théâtre est l’espace de l’écoute et de la pensée. C’est pour cette raison qu’il doit continuer de parler et de ne pas projeter seulement des images. Il y en a partout dans la société.

Lorsque le théâtre produit frénétiquement des images, c’est peut-être intéressant car il en produit d’autres. Mais in fine, il s’agit toujours de la production d’images.

" Faire entendre " fait prendre au spectateur un autre chemin qui est, à mon sens, très important. Je n’ai jamais pensé que le théâtre pouvait changer le monde. Mais j’ai toujours pensé qu’il pouvait aider les personnes à rester en éveil.

Je pense qu’on change le monde, dehors, lorsqu’on descend dans la rue, qu’on agit. Dans une salle de théâtre, on ne change pas le monde mais on permet aux gens de rester éveillés. Aujourd’hui, je trouve que la réponse des politiques et des médias est extrêmement pauvre au regard des évènements. Avoir un espace où on peut continuer à poser des questions est vital.

Le théâtre est aussi l’endroit formidable où des personnes viennent en écouter d’autres. Nous sommes tous là, vivants, dans une salle, ce n’est pas rien.

À mon sens, résister, ce n’est pas seulement faire des spectacles politiques. Faire entendre la parole des poètes, c’est aussi résister. J’ai toujours pensé - c’est un de nos combats au TNS et c’est un de ceux que j’ai menés au TGP – que porter la parole aux gens qui n’ont pas l’habitude de l’entendre, aller chercher des publics qui ne vont pas au théâtre, permet de faire reculer toutes les formes de barbarie.

Je ne pense pas – mais peut-être que je me trompe – que si on lit René Char ou que si on est sensible à la peinture de Francis Bacon, on va mettre aussi facilement une ceinture d’explosifs et se faire exploser.

Il me semble que l’art a toujours été un formidable rempart contre la barbarie. Donc à cet endroit-là, nous pouvons être utiles à quelque chose.

C’est pour cette raison qu’il est important pour vous d’avoir imaginé avec l’équipe du TNS et les artistes associés L’autre saison, une sorte de parcours alternatif pour une grande institution publique ?

Oui. J’ai l’impression que tous les grands lieux institutionnels offrent une image d’eux-mêmes extrêmement autocentrée. Nous savons que ce sont toujours les mêmes catégories de la société qui vont au théâtre en France.

Les Théâtres nationaux, les Centres dramatiques nationaux (CDN) et les scènes nationales ont la chance - et c’est dans le même temps, une malédiction -, de faire venir beaucoup de public. Nos salles sont pleines. Je crois que la nécessité d’aller chercher d’autres publics s’est un peu estompée ces trente dernières années. À mon avis, c’est un tort. C’est même une faute. Nous nous sommes coupés d’une grande partie de la société, celle qui habite les zones péri-urbaines, celle qui se sent abandonnée et qui vote souvent pour le Front National.

Je pense que nous avons une vraie responsabilité. Une tentative comme L’autre saison, c’est une main tendue. Certes, elle n’est pas suffisante mais elle est nécessaire pour repartir à la conquête des publics qui ont perdu confiance dans les grandes institutions et qui disent : " ce n’est pas pour nous de toute manière. " Passer par une offre gratuite, c’est insuffisant mais, par le biais de l’immense travail de médiation culturelle accompli sur le terrain par les jeunes femmes qui travaillent au TNS, c’est dire surtout : " venez au théâtre ! On ne vient pas vous vendre des places. " C’est une manière différente de tisser du lien.

C’est pour cette raison que l’autre saison est une piste intéressante. Et ses propositions sont exigeantes, intelligentes. Je suis toujours en colère lorsqu’on me dit qu’on ne peut ramener de nouveaux publics que si on leur offre des spectacles qui sont à leur portée, plus faciles. C’est une manière de déconsidérer les personnes qui ne vont pas au théâtre.

Ce n’est pas parce que les personnes sont moins intelligentes qu’elles ne vont pas au théâtre. C’est simplement parce qu’elles n’en ont pas le réflexe ni le désir. Il faut aller voir pourquoi. Est-ce que c’est pour des raisons économiques ? Parfois, oui. Est-ce c’est pour des raisons culturelles ou géographiques ? Dans tous les cas, L’autre saison, c’est une manière d’ouvrir une porte. Et nous en ouvrirons d’autres.

Suite aux attaques du 13 novembre à Paris et lors de sa conférence Pour penser les meurtres de masse, le 23 novembre 2015 au Théâtre de la Commune d’Aubervilliers, le philosophe français Alain Badiou dit, en substance, que les jeunes tueurs sont des jeunes fascistes issus de l’immigration ouvrière qui ressemblent aux miliciens du Régime de Vichy. Et que c’est l’absence à l’échelle mondiale d’une politique qui serait disjointe de toute intériorité au capitalisme qui fait qu’apparaît et se crée une jeunesse fasciste. Que le mal vient de très loin, plus loin que l’immigration, l’Islam, le Moyen-Orient dévasté ou l’Afrique soumise au pillage, qu’il vient de l’échec historique du communisme, une pensée stratégique disjointe de la structure capitaliste hégémonique. Êtes-vous d’accord avec cette analyse ?

C’est Alain Badiou (rires) !!! C’est étrange… Je suis en train de jouer la pièce Répétition mise en scène par Pascal Rambert, elle traite justement de ce sujet, la fin des utopies, leur abandon…

Je ne sais pas. Je suis assez d’accord avec certains commentateurs qui, parfois, comparent les jeunes gens qui partent combattre en Syrie à ceux qui partaient combattre en Espagne en 1936. Il y a quelque chose de cet ordre-là, aller se perdre au nom d’une idée, ou gagner quelque chose de soi au nom d’une idée.

Il est vrai que sous nos latitudes de pays occidentaux, nos quotidiens peuvent apparaître singulièrement dépourvus d’objectifs… si ce n’est avoir du travail, un certain confort, etc. Même s’il est légitime que les gens en cherchent un.

Pour rejoindre Alain Badiou, le communisme en était un. Après, la question est complexe. Ce qui me frappe peut-être le plus dans le manque de nuances dans les réactions après les attentats, c’est qu’il y a peu de politiques et de médias qui mettent en avant la question sociale. À mon sens, derrière tout cela, il y a une certaine paupérisation d’une partie de la population française. Certes, ce n’est pas la seule raison, mais elle raconte quelque chose aussi.

Je ne suis pas certain que le communisme soit la seule cause. Car à une époque, c’était le communisme ou le capitalisme, c’était être coincé entre l’enclume et le marteau. Il fallait être dans un camp ou dans l’autre.

Alain Badiou, c’est Alain Badiou. Ces arguments doivent être fondés. Je ne sais pas si ces questions-là se posent dans les mêmes termes, par exemple, au Brésil ou en Inde. J’ai l’impression que ces questions se posent de cette manière-là en Europe et en France parce que c’est un pays qui vit beaucoup sur son passé.

Je suis sensible au fait que vous pointiez la France mais aussi le Liban, la Tunisie ou le Mali parce que nous avons trop tendance à les oublier. Ce qui m’a frappé dans les attentats, c’est notre sidération. Soudainement, on a un attentat de masse mais personne ne prête attention à ce que vivent les centaines de migrants qui viennent de Syrie. Ils éprouvent notre sidération tous les jours. Ici, nous sommes terriblement protégés de tout. Trois jours auparavant, il y avait eu le Liban, quatre jours après, il y a eu la Tunisie. Ça ne faisait rien et ça ne fait rien à personne.

Je pense que tout le débat qu’on a, y compris notre conversation, est très euro-centré.

Quel est votre rêve de théâtre ?

Mon rêve de théâtre, je l’ai réalisé à Saint Denis. Je voulais qu’il y ait toute la société et non une part d’elle. Pour moi, ce désir est très important. Il est le garant de la liberté artistique.

Lorsque j’ai décidé de quitter Nanterre-Amandiers, c’est parce que je connaissais trop la provenance sociale du public et cela altérait mon geste artistique. Je ne pouvais travailler que pour faire plaisir aux gens qui étaient dans la salle ou les provoquer, mais je n’avais pas d’incertitudes. Lorsque je suis parti travailler au TGP à Saint-Denis, nous avons réussi à faire venir des personnes extrêmement différentes. Et j’étais plus libre comme artiste.

La mixité sociale dans les salles de théâtre donne une force à l’artiste, elle le met davantage à l’endroit de la vie et de l’invention.

Sinon, je n’ai pas de rêve artistique en tant que tel parce qu’il serait dangereux d’en avoir un. Ce serait prendre le risque de courir après quelque chose qu’on n’atteint jamais. Et puis, c’est beaucoup plus beau d’être toujours dans un moment de recherche, de creusement.

Mon rêve de théâtre est celui d’avoir une communauté de spectateurs qui serait représentative de l’ensemble des mouvements qui traversent nos sociétés et pas seulement d’une certaine classe socio-culturelle qui a des habitudes très ancrées ou qui vient seulement entretenir son désir d’arts et de culture.

Entretien réalisé par Sylvia Botella le 5 décembre 2015

 

Programmation Les Lundis en coulisse (en cours)