"Les fortunes de la viande". Le sadisme change de camp. Une grande performance d'acteurs sur un pamphlet crépusculaire ****

"Les fortunes de la viande" Martine Wijckaert scéno Valérie Jung
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"Les fortunes de la viande" Martine Wijckaert scéno Valérie Jung - © Valérie Jung

Dès le titre, un soupçon : et si ces " fortunes " de la viande  étaient une réponse aux " infortunes " de la vertu  de Sade ? Et si la torture infligée au corps de l’homme était une réponse de la bergère, Martine Wijckaert, au berger,  le " Divin Marquis ", si acharné à torturer le corps de Justine ? Un fils trucidé par son père, une belle-mère qui le châtre, un curé-confesseur qui s’émascule: voilà pour le sadisme " premier ". Mais la haine quasi " philosophique " de la société et du clergé sont encore des points communs à ces deux "conteurs" qui parlent de leur temps sur le mode de l’exécration.

A part que la société décrite par Sade c’est la fin du XVIIIe siècle, sur fond de monarchie et noblesse " décadentes ", dont il est un exemple, poussé au paroxysme, du fond de sa prison. Et que la société caricaturée par Wijkaert est notre assez banale " société de consommation ", transformée en boucherie-charcuterie symbolique. Au style noble et détaché de Sade correspond chez Wijckaert un mélange de trivialité et de grotesque assumé, à la Rabelais, parsemé d’envolées philosophiques, voire métaphysiques.

Mélancolie et extermination

Au fait que voit-on et que se passe-t-il dans ces " fortunes de la viande " ? Le paradoxe est de porter à la scène quatre monologues, énoncés en présence des trois autres comédiens, muets mais pas inactifs, assis à une immense table de formica rouge. Entre d’abord le boucher-charcutier, qui confirme humblement tout le mal qu’on pense de lui : " abruti, mercantile, sommaire… apôtre de la médiocrité existentielle…égérie des classes à demi-fortunées et pleinement illettrées…assurant une victoire des masses, exclusivement compatible avec l’anus planétaire ". Mais, comme tous les personnages, le boucher-charcutier manipule un objet symbolique en porcelaine: ici un cœur " chargé d’abîme " dont la pulvérisation provoquera la mort de son fils.

La femme du boucher charcutier, " garce même pas sexuelle ", hait son beau-fils, issu d’un premier mariage, l’émascule pour éviter qu’il se reproduise et refuse tout acte sexuel  avec son mari pour la même raison. Elle se contente d’épier son boucher dans sa minable activité marchande en fumant jusqu’à se brûler les poumons. Mélancolique et agressive, victime d’une " lancinante blessure d’être ", elle manipule un " arbre bronchique " goudronné dont la brisure finale est comme un suicide.

Pour le confesseur de la femme du boucher, Dieu est en panne et ses " créatures "  forment  une " bande d’obèses dégénérés,…un chapelet d’enculés autour de (son) sanctuaire " " qu’il rêve d’exterminer. Mais sa haine des autres va de pair avec une haine de soi qui mène à l’autocastration : un refus net de la transmission héréditaire et un choix de " virer au féminin…de chevaucher au milieu des amazones ".

Quand la "viande" se fait " chair".

Mais chemin faisant le curé-amazone rencontre  Diane Chasseresse, obligée de s’appuyer sur lui dans la " bestialité socialisée " de la ville. Changement de climat sur scène : les comédiens bougent, sortent de leur mélancolie, l’heure est à la caricature du monde, plus qu’à son extermination, le rire succède à la plainte agressive. Et puis surtout la "viande" haïe, commercialisée, se fait aimable " chair " en la personne d’Héloïse Jadoul, débarquant nue,  très " racinienne " : " Belle, sans ornements, dans le simple appareil D’une beauté qu’on vient d’arracher au sommeil ".  (Racine "Britannicus"). En langage " wijkaertien " cela devient " faites de moi une gamine impatiente en mal de salopes ". La drôlerie alerte du jeu fait rapidement oublier la nudité initiale et elle convoque " la musique de (ses) chiens " pour se débarrasser et des hommes et de ses devoirs de maternité.

Le spectacle s’ouvrait par un " Agnus Dei ", peint par Zurbaran,  acceptant son destin de sacrifié avec humilité, et ouvrant sur 3 univers tragiques.  Il se termine par un joyeux festin où les quatre comédiens dégustent à la petite cuiller une excellente pièce montée en forme d’agneau. Alors "sacrifice irrémédiable" ou lueur de rédemption ? Détruire, pour construire autrement ? Chacun interprètera à sa façon ce monde sombre, convulsif, radical, ce style violent, à la fois rhétorique et grotesque,  enchâssé dans une belle scénographie aussi simple qu’efficace de Valérie Jung, jouant la carte du minimalisme, au service d’un texte baroque.

Une scénographie discrète et des acteurs  à leur sommet.

Mais le vrai miracle est double : Martine Wijkaert accouche d’un texte  exigeant, où toutes les actions violentes sont à imaginer, sans aucune concession au réalisme. Mais elle parvient à le ‘théâtraliser’ en donnant l’impression que les " récitants "  dialoguent. Surtout elle s’appuie sur des acteurs parfaitement accordés, comme un quatuor vibrant où les violons répondent à l’alto et au violoncelle, lançant et relançant le thème. Il faut voir l’humilité torturée d’Alexandre Trocki en boucher écrasé par son destin. La mélancolie ravageuse de Marie Bos, en femme de boucher  La rage hallucinée de Claude Schmitz en curé exterminateur. Ou la nudité joyeuse d’Héloïse Jadoul qui soudain transforme le drame en fête sarcastique.

Martine Wijkaert n’a plus rien produit d’aussi ‘grand’, comme un  condensé bouillonnant et obsessionnel de son œuvre, depuis " Nature Morte " et "  Table des matières ".

Les fortunes de la viande " de Martine Wijckaert, à la Balsamine jusqu’au 10 février.

Christian Jade (RTBF.be)