'Les enfants du soleil' (Gorki). Une symphonie russe orchestrée par un grand chef : Christophe Sermet ****

"Les enfants du soleil" (Gorki) m e s Christophe Sermet
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"Les enfants du soleil" (Gorki) m e s Christophe Sermet - © Marc Debelle

Critique :

 ‘Les enfants du soleil’ de Gorki forment avec ‘Vania’ de Tchékhov un diptyque où l’âme russe se (dé)montre universelle. Ce portrait de groupe au bord de l’implosion, interne et externe, est écrit par Gorki juste après sa sortie de prison pour participation aux émeutes de St Petersburg en 1905, la répétition générale de la révolution de 1917. Et de fait la révolte gronde aux portes de l’appartement mais elle fissure déjà le groupe de l’intérieur. Deux ‘bonnes’ (l’excellent duo de Gwendoline Gauthier et Consolate Sipérius) montrent leur impatience face à ces maîtres débonnaires mais aveugles à la montée des colères populaires. Certaines de leurs tirades sont empruntées aux fameuses ‘Bonnes’ de Jean Genet, un clin d’œil.  La maladie symbolique, le choléra, menace le groupe  dans ses fibres, disséquées par le chimiste Protozov.  La folie lucide de Liza, sa sœur, un personnage central (magistrale interprétation de Marie Bos) décrit  l’effondrement programmé de cette société insouciante, sympathique mais suicidaire. La maladie de cette  ‘Cassandre’, prophétesse de malheur, la rend hypersensible au futur menaçant.

Et pourtant, si le feu couve presque tout le temps, la pièce n’est pas une ‘démonstration ‘politique mais une comédie de mœurs, pleine d’humour tendre et de grincements de dents, avec des personnages aux idées progressistes,  bourgeois éclairés 1900, un brin ‘soixante-huitards ‘, humanistes aveugles à la misère extérieure. Un cadre de vaudeville (deux couples désaccordés, des amours qui tombent dans le vide) mais où on  ne dissimule pas l’amant derrière la porte : on en parle ouvertement, on soufre (parfois jusqu’au suicide comme le vétérinaire Tchepournoï, un Philippe Jeusette tout en nuances), mais la plupart du temps sur un ton badin. Voici le maître des lieux, Pavel Protozov,  hanté par les progrès de la science et totalement indifférent à sa femme (Elena), un rôle de grand enfant égoïste presque ingénu, où excelle Yannick Régnier. Elena se console avec l’artiste Vaguine alors que la riche veuve, Melania tente en vain de séduire Protozov. La menace interne s’incarne progressivement par le gardien Iegor (inquiétant Gaëtan Lejeune), le prolo ivrogne et agressif.

La griffe du maître : Christophe Sermet.

 

La scénographie de Simon Sigmann est ingénieuse, belle efficace : une cuisine laboratoire où passer au microscope ce petit monde via une table immense pour étaler tous les conflits. Et une vidéo en direct pas du tout naturaliste car projetée sur un immense mur jaune. Et des chaises qui deviennent barricades : tout  s’enchaîne avec l’évidence des grands classiques.

Mais le grand artificier de cette belle réussite globale, c’est Christophe Sermet, le metteur en scène. Cela fait un moment qu’il est repéré et qu’il nous bluffe Christophe, toujours le même, rigoureux, mathématique dans sa construction, mais jamais le même car son amour du texte, modernisé, pas trahi, va de pair avec un instinct infaillible de la ‘boîte de jeu’, la scéno, chaque fois pensée différemment, en complicité avec Siegmann, pour mieux faire résonner les dialogues. Surtout il a l’art instinctif d’accorder  ses violons, ses acteurs, qui sont unis, attentifs à leur partition et celle des autres. De ‘Vendredi’ d’Hugo Claus à ces ‘Enfants du soleil’ de Gorki en passant par ‘Hamelin’ de l’Espagnol Mayorga, ‘Mamma Medea’ de Tom Lannoye  ou ‘Vania’ d’après Tchékhov  , c’est chaque fois la bonne surprise renouvelée.  Il a fait ses  classes avec Pierre Laroche,  le Lithuanien Eimuntas Nekrosius ou le Polonais Warlikowski mais son style, synthétique, qui va droit à l’essentiel, me semble plus  proche du metteur en scène d’opéra canadien Robert Carsen. Il est d’ailleurs  temps que nos maisons d’opéra, elles aussi misent sur son talent. Mais chaque chose en son temps. Cet horloger suisse, Christophe Sermet,  à l’égal d’Anne-Cécile Vandalem et de Fabrice Murgia, hisse le théâtre francophone  belge à un niveau international. Et ce n’est pas fini.

 ‘Les enfants du soleil’ (Gorki) m.e.s et adaptation de Christophe Sermet.

Au Rideau de Bruxelles hébergé par le Théâtre des Martyrs jusqu’au 20 mai.

http://www.rideaudebruxelles.be

http://theatre-martyrs.be

Christian Jade (RTBF.be)