"Les choses qui passent" : un Requiem hollandais (Couperus/Ivo Van Hove). Secrets de famille et désirs frustrés. Bouleversant. Essentiel. ****

"Les choses qui passent" Couperus/Van Hove
3 images
"Les choses qui passent" Couperus/Van Hove - © Christophe Raynaud de Lage

Ivo Van Hove, multirécidiviste de la scène avignonnaise (et internationale) avait frappé fort en 2016,en installant une adaptation des "Damnés" de Visconti en pleine Cour d’Honneur. Quoi ! du cinéma dans le temple de Jean Vilar ! Ciel ! des acteurs de la Comédie française dépassant l’éloquence des cordes vocales pour prendre le risque de la nudité des corps ! Ce spectacle avait séduit les uns, choqué les autres et fait le plein à la Comédie française.

Cette année nouvelle surprise, en sens inverse, "Les choses qui passent" décrivent, en 2 heures, 60 ans d’une saga familiale austère, pratiquement sans vidéo et avec seulement deux corps nus pour illustrer, non le désir, mais sa frustration. La mise en scène est donc très bien accueillie mais pas le texte, dans la presse française. Quoi ! Van Hove ose comparer sa "vedette locale", le Hollandais Louis Couperus à Proust, Oscar Wilde ou Thomas Mann ! De fait Wilde et Couperus s’admiraient. Mais entre Proust, Mann et Couperus le point commun est plutôt thématique : tous trois sont des homosexuels qui ont dû prendre des masques pour parler de leurs troubles, à la fin du XIXè et jusqu’au milieu du XXè s. Et Thomas Mann, père de famille nombreuse a dû à une femme exceptionnelle, Katia, d’avoir pu fantasmer, voire réaliser, sans scandales ni marginalisation, ses pulsions, visibles, entre autres, dans "Mort à Venise".

Une famille prisonnière du mensonge Un héros central homo, coincé.

Dans "Les choses qui passent" de "De dingen die voorbijgaan", le héros central, Lot, souffre de ce traumatisme, devoir se marier pour cacher son homosexualité. Mais cette "malédiction" est celle de toute une famille, atteinte d’une sorte de "péché originel", le crime passionnel d’une vieille mère, Otilie (97 ans) qui a tué son mari avec l’aide de son amant (Takma). Un secret de famille cadenassé par la "prison" familiale mais qui empoisonne toute la lignée. Otilie et Takma, acteurs transcendants, constamment présents au premier plan, souvent muets, comme un reproche vivant, incarnent la Fatalité familiale. Les faits remontent à 60 ans mais se sont transmis à trois générations : le fils a assisté au meurtre du père, le petit-fils est victime d’une mère incestueuse et l’oncle a des tentations pédophiles.

"Fin de siècle" ou biblique, ce spectacle ? L’un et l’autre ? La femme de Loth transformée en statue de sel pour s’être retournée vers Sodome et Gomorrhe symbolise la tentation homosexuelle. Loth soulé par ses filles (comme Noé) pour assurer une descendance… incestueuse. Dieu arrosant d’une pluie de souffre et de feu les cités maudites comme la neige noire qui tombe sur le plateau d’Avignon dans la mise en scène de Van Hove !  Les poisons familiaux sont éternels ! Et Proust intitule "Sodome et Gomorrhe" un des volumes les plus célèbres de sa "Recherche du Temps perdu". Pas loin, pour les thèmes, des "Choses qui passent" selon Couperus avec les carillons du Temps omniprésent.

Une mise en scène sublime et actuelle d’Ivo Van Hove, entre naturalisme et symbolisme.

Mais le Hollandais était aussi contemporain de Zola, le naturaliste, dont il applique le principe de "décadence" affectant toute une lignée, inclus dans les fameux Rougon Macquart. La scénographie et les lumières de Jan Versweyveld font des personnages, tout de noir vêtu, un monochrome, proche de "l’Enterrement à Ornans" de Courbet. Et la brève échappée colorée dans le Sud de la France et en Italie du (faux) couple Lot et Elly tourne au fiasco dans une ambiance proche du " Déjeuner sur l’Herbe " de Manet. Quant à la musique "Wild in the wind" de Nina Simone elle nous ramène…à notre époque. Enfin les panneaux qui entourent l’immense salle d’attente /purgatoire où les membres de la famille attendent leur " jugement " sont inspirés du peintre "symboliste" Léon Spilliaert. Ils introduisent dans le "naturalisme" de l’histoire une "inquiétante étrangeté" qui nous ramène à Freud ! Symboliste aussi (ou biblique ?) le nuage de neige noire qui nous tombe dessus ou le carillon central qui égrène le temps. Ces " vieux " à la Jacques Brel (seul absent !) assis sur leurs chaises forment une sorte de chœur antique (ou d’opéra) souvent figé. Mais leurs mouvements chorégraphiques, parfois très sensuels, sont savamment réglés par Koen Augustijnen, des Ballets C. de La B. et rythmés en douceur par le musicien omniprésent Harry de Wit.

La langue néerlandaise, très belle, adaptée à la scène par Koen Tachelet, résonne sans emphase dans l’espace, grâce aux forces conjuguées de deux troupes d’excellence, le Toneelgroep Amsterdam d’Ivo Van Hove et le Toneelhuis anversois de Guy Cassiers. Pas une faille dans cette distribution mais la " vie " dans ce paysage hollandais mélancolique, mortifère, vient de deux Flamandes. Abke Haring, Elly, incarnation sensuelle flamboyante dont la beauté se heurte au désir impossible de son mari, Lot. Et Katelijne Damen, mère incestueuse de Lot, à la joie de vivre bondissante, la moins conventionnelle de la famille et dont l’amant séduit…son fils.

Une lueur d’espoir dans ce panorama un peu sinistré : la famille "fin de siècle", qui cadenasse les siens dans le malheur peut évoluer … ;en se dispersant. Avant de mourir Lot veut croire à cette évolution.  "La famille a duré assez longtemps". C’est la morale de cette histoire qui résonne encore un siècle plus tard. Et l’esthétique de Van Hove n’est jamais la même mais adaptée à un sujet précis. Ce qu’il nous disait de "Boris Goudounov" à l’Opéra de Paris vaut pour Couperus et ses "Dingen die voorbijgaan"

"Au point de vue esthétique, je n’ai jamais fait un spectacle "historique". Bien sûr j’étudie l’époque où l’œuvre est née mais sur scène on va voir un spectacle contemporain. Je considère chaque opéra et chaque pièce de théâtre comme s’ils avaient été écrits hier ou aujourd’hui. Donc pas d’actualisation littérale mais explication de notre époque à la lumière d’une œuvre ancienne forte"

"De dingen die voorbijgaan" ("Les choses qui passent") d’après Louis Couperus, m.e.s d’Ivo Van Hove.

Festival d’Avignon jusqu’au 21 juillet.

Importé dans quel lieu francophone (ou flamand, avec surtitres français, comme ici) ? De Singel , Kaaitheater ? Autres ?

NB : visible à St Petersbourg les 12 et 13 octobre.

Christian Jade (RTBF.be)