Les bonnes intentions, le «vipère au poing» de Cathy Min Jung.

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Les douleurs de l’enfance font les rages des adultes, éternels adolescents. Cathy Min Jung en racontant, entre réalité et fiction, son adoption ratée, frappe fort et juste, au-delà de sa cible initiale. Son problème d’identité, très particulier, pose le problème, universel des ratés de l’amour filial.

Critique:***

«Donnez tous les jours de la viande crue à un chien et il finira par manger un homme». Sur scène, une grande et belle jeune femme asiatique dit d’une voix tranquille, avec une rage contenue, palpable, la manière dont elle a vécu l’humiliation d’une adoption ratée. Elle avait trois ans et demi à son arrivée en Europe et fut placée dans une famille de paysans, qui crurent trouver en elle un objet à leur immense besoin de parenté frustrée. Seulement voilà, la petite, traumatisée, se ferme, refuse de jouer le jeu de la poupée asiatique. Commence alors une guerre interminable avec une mère autoritaire qui transforme son besoin d’amour en exigences domestiques dures, vécues comme autant d’humiliations. Les jeux sont faits. «A défaut de tendresse, vous voulez au moins ma reconnaissance. Je vous hais, je vous méprise, je vous tuerai».

Des phrases comme celles-là, le spectateur en prend comme des claques. Et pourtant Cathy Min Jung, auteur/interprète d’un texte fort, poétique et corsé, nous prévoit des «amortisseurs». Le fond est autobiographique mais le fantasme et la fiction jaillissent de partout et le réalisme n’est jamais présent. La mise en scène de Rosario Marmol Perez, la scénographie de Ronald Beurms, la vidéo de Caroline Cereghetti, sans oublier la musique de Garrett List rythment la confession rageuse de Cathy Min Jung et lui permettent des échappées belles dans l’imaginaire.

Un seul exemple: au lieu d’un décor réaliste de petite ferme wallonne, avec des scènes de cuisine et d’animaux, on se trouve face à une grande boîte dorée que Cathy ouvre peu à peu, comme sa boîte à secrets et finit par la refermer. Une aire/ère de jeu qui balaie temps et espace, fait le lien en toute subtilité entre l’Asie et l’Europe et permet d’ «entendre», de comprendre de l’intérieur le récit haineux, non chronologique, de cette relation parentale ratée. Alors ce drame des cultures qui ne se comprennent pas dépasse l’enjeu de l’adoption des petits Asiatiques par de braves paysans européens dépassés.

Quand j’ai vu le spectacle il y avait tout au plus une dizaine d’Asiatiques dans la salle avec  une majorité de jeunes adolescents européens .Totalement marqués par la force des mots et l’interprétation saisissante de l’actrice ils lui ont réservé  une belle ovation finale. C’est que la rage de ne pas être aimé comme on voudrait, la difficulté de subir des parents qui, biologiques ou pas, sont insupportables (trop aimants ou pas assez), c’est peut-être le fond commun le plus universel en chacun de nous. Il n’y a pas d’amour heureux dit la chanson. Cela commence avec l’amour (ou le non amour) filial ou parental. L’adoption intensifie un conflit presque métaphysique, psychanalytique en tout cas, entre enfant et parent, créateur et créé, amour partagé ou pas et recherche d’identité toujours conquise, jamais donnée. Un conflit que le texte sans merci ni pitié de Cathy Min Jung porte à la juste ébullition. Un grand moment de théâtre.

Les Bonnes Intentions  de Cathy Min Jung, à voir au Théâtre de Poche jusqu’au7 mars, puis au théâtre de la Place, à Liège.(la saison prochaine ?)

Il a été créé au Théâtre de l’Ancre (Charleroi), coproducteur

Info: www.theatredepoche.be

N.B:Sur le site du Poche  je vous recommande un documentaire de Cathy Min Jung, intitulé Un aller simple qui la montre en Corée, à la recherche de ses parents biologiques. On peut mesurer toute la différence entre un récit réaliste émouvant, très simple(le film) et la force fulgurante de l’imaginaire théâtral.

Le texte de la pièce (Les bonnes intentions) est édité par Hayez&Lansman.

Christian Jade (RTBF.be)