Les Belges aux Doms/Avignon/2016. Interview d'Alain Cofino Gomez, directeur.

Alain Cofino Gomez, directeur des Doms/Avignon
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Alain Cofino Gomez, directeur des Doms/Avignon - © Alain Cofino Gomez

Le Théâtre des Doms en Avignon, né dans le scepticisme en 2002 en est à son troisième directeur. Et les candidats à la gloire du OFF/DOMS Avignon sont de plus en plus nombreux. Après le "père fondateur", Philippe Grombeer, ancien directeur des Halles de Schaerbeek, et Isabelle Jans, son assistante, qui lui a succédé, voici Alain Cofino Gomez, écrivain de théâtre, longtemps associé au Théâtre Océan Nord et qui propose une programmation audacieuse, "acérée", parfois pointue. D’un grand intérêt politique et esthétique, jamais dissociés. Cela va de "Going Home" de Vincent Hennebicq, centré sur un Ethiopien égaré Hambourg à "Décris-Ravages" d’Adeline Rosenstein, qui retrace la problématique palestinienne à partir de …Napoléon. En passant par la critique de notre société de consommation en remontant à Georges Pérec, dans "Ils tentèrent de fuir" de Soufian El Boubsi et Joachim Ollender. Ou l’émancipation d’un jeune homme de la "condition ouvrière" dans "Une petite maison sans grâce": Jean-Marie Piemme par lui-même, humour et tendresse. Mais, comme nous l’explique Alain Cofino Gomez (ci-dessous) l’esthétique l’intéresse encore plus que la politique, même au sens large et non "politicien" du terme. Et l’invitation quadruple à Patrick Corrillon, plasticien conteur, en témoigne : déjà invité par Philippe Grombeer, il a une nouvelle chance de séduire ici, petits et grands, tout comme le théâtre d’ombres raffiné de Manah Depauw  ("Mange tes ronces"). Un joli délire aussi avec Nasha Moskva d’après "Les Trois Sœurs" de Tchékhov. Enfin le corps, danse ou cirque, dans son adresse, sa générosité, sa réflexion, ses réflexes et …son âge. Humour et étrangeté de Mauro Paccagnella et Alessandro Bernardeschi, penchés sur leurs cinquante balais : le temps de leur "washing machine"? Faut-il laver plus jeune? Avec aussi  un brillant solo autobiographique du chorégraphe Claudio Bernardo, "ni adieu, ni pierre tombale" écrit cet autre humoriste: So20, c’est "seulement" 3 X 20…ans ou 2 X 20 ans de pratique!). Loïc Faure, le jeune jongleur "encagé" (pas engagé, ouf!), qui dans "Hom"  joue lui aussi avec les chiffres et les balles : 51 à faire voltiger,  seulement, 3X 17.

 Au total une très belle programmation, faite comme une collection de tableaux où l’on reconnaît l’âme de l’acheteur, Alain Cofino Gomez. Rapide sur la balle, comme le prouve cet interview "express", juste après sa conférence de presse "inaugurale".

Interview d’Alain Cofino Gomez (ACG) par Christian Jade (CJ)

 

CJ : Quel est le moteur de votre programmation ?

ACG : Ce qui m’intéresse quand je vais au théâtre c’est d’être surpris, interpellé ou choqué, peu importe le niveau d’un spectacle. Pour moi, c’est cela qui est gagnant.

CJ : Décris-Ravage d’Adeline Rosenstein, c’est un spectacle politique engagé, qui parle avec intelligence et humour de " l’Histoire " des  rapports israélo-palestiniens. Un risque calculé dans le contexte actuel ?

ACG : Le spectacle n’est pas dans cette problématique-là. Il n’a pas été créé pour faire de la politique. D’abord, c’est un spectacle esthétique avec des acteurs qui dansent et jouent merveilleusement bien. C’est avant tout un spectacle de qualité. On y parle de la Palestine mais on pourrait également y parler d’autre chose. On ne voit pas le temps passer, surtout lors d’une soirée à Avignon. La longueur n’est pas un problème. Ce sont des petites capsules de 35 minutes qui se suivent, se répondent et s’alimentent. On y apprend beaucoup de choses, à la manière d’une conférence.

CJ : Nous retrouvons Patrick Corillon, un grand artiste plasticien jouant sur le récit, le théâtre et pas sur la facilité du récit "ordinaire".

ACG : Vous trouvez cela peut-être difficile d’accès mais moi il m’a embarqué l’air de rien avec un café au travers d’une rue. Je ne m’en suis pas tout de suite rendu compte. Je dirais que c’est un "piégeur".  On s’attend à recevoir un conte et puis on reçoit une véritable leçon sur ce que sont le beau, l’art et les cultures différentes. Et il apporte cela avec une grande simplicité. Avec du théâtre d’objets par exemple, mine de rien et avec trois fois rien. C’est un homme d’une grande intelligence pour moi. C’est un théâtre qui n’en a peut-être pas l’air à première vue, mais je le trouve très populaire. Il va venir avec 4 spectacles et je pense que le public du OFF va sentir qu’il se passe quelque chose à cet endroit.

CJ: Avec "Les  Trois Sœurs" de Tchékov, (ici "Nasha Moskva", Notre Moiscou) où est la surprise ?

ACG : Nous avons affaire à des hommes qu’on ne sait pas très bien cerner. On ne sait pas ce qu’ils sont, des acteurs, des fous ou des personnages de Tchékhov. Mais ils sont là et ils nous interpellent, nous questionnent et nous étonnent, car ils changent tout le temps de mode de jeu. Avons-nous devant nous un acteur qui joue et qui dit une vérité sur le quotidien que nous vivons, ou est-ce un texte très vieux qui devient finalement très cohérent ? Ou tout simplement des fous qui n’arrivent pas à sortir dans la rue et à vivre. Ce spectacle témoigne d’une grande subtilité et encore une fois ce sont de grands acteurs avant tout.

CJ : Jean-Marie Piemme et sa " Maison sans grâce ", ce n’est pas une surprise.

 ACG : Non, mais je ne pouvais pas ne pas ouvrir la porte à l’un de nos grands auteurs en Wallonie-Bruxelles. Cela ne ressemble pas à son écriture théâtrale habituelle. Ce spectacle est issu d’un roman qui parle de l’auteur lui-même. Je pense qu’il va plaire en France parce qu’il reprend des particularismes belges. L’histoire ouvrière au départ mais c’est un message assez universel d’un chemin, d’un destin.

CJ : Il est très difficile d’attirer en OFF/Avignon la presse "nationale" française.

 ACG : Franchement, notre objectif n’est pas d’attirer les critiques. Ou alors des critiques régionales parce qu’elles sont très lues pendant l’activité du festival. Après, nous pourrions imaginer un article pour la presse nationale afin d’attirer plus de monde pour un auteur comme Jean-Marie Piemme. Mais ce que nous voulons avant tout dans nos salles ce sont les professionnels du spectacle à la dimension de notre salle et ces derniers ne s’intéressent pas forcément à la presse nationale. Notre salle est petite. Les directeurs de Centres Dramatiques Nationaux qui intéressent la presse nationale ont des grandes salles. Nous ne sommes pas sur le même marché. Et il faut y correspondre.

NB : Adeline Rosenstein a déjà eu les honneurs de Libération, Mediapart et de l’Humanité. Après Avignon/Doms elle est au programme du "grand" théâtre de Vidy Lausanne, dirigé par Vincent Baudriller, ancien directeur d'Avignon/IN. Si "d’aventure" les mêmes journaux nationaux + Le Monde, Le Figaro ou le Canard Enchaîné rappliquent, pour l'un ou l'autre spectacle, ce sera quand même "bienvenus au club" des amis des Doms ! Tout comme il n’est pas désagréable pour nos acteurs de théâtre de "séries belges" de figurer, enfin, au programme de France 2,  voire de VTM ou du Canada. Vivent les bonnes surprises : puisque la surprise est la base de l’attrait. Théâtral ou pas.

Christian Jade (RTBF.be)