" Le vide " : essai de cirque magistral par Fabian Gehlker et Alexis Auffray.***

Fragan Gehlker dans "Le Vide"
Fragan Gehlker dans "Le Vide" - © Alan Guichaou

Il était une fois un petit bonhomme pas bien grand mais fou de cordes à grimper jusqu’à plus soif. Jusqu’au plafond, jusqu’à l’infini. Fasciné par l’élan, avide de risque, avide de vide à dompter. Au risque de se ramasser au sol rattrapé par les lois de l’univers.

Ce petit bonhomme terrien, l’œil tourné vers le ciel, le corps envieux de conquérir l’espace et condamné à échouer, sans renoncer pour autant à son désir d’infini, c’est vous, c’est moi. Mais pour une heure calme et intense c’est surtout un merveilleux soliste de cirque Fragan Gehlker, un virtuose de la corde lisse qui, pour mieux nous charmer et nous éblouir, rythme son travail par le violon live de soin comparse, Alexis Auffray. La grande Halle de Schaerbeek est magnifiée, de la tête aux pieds, du sol aux voûtes rendues à leur fascination de cathédrale par l’éclairage qui nous happe vers le haut. Sept cordes de 18 mètres, suspendues comme autant de hameçons à escalades, s’offrent à nous à mesure que nous occupons les sièges répartis en ovale autour de deux pauvres amas de matelas, amortisseurs de chutes. Un petit parcours initiatique nous a déjà plongés dans le mythe de Sisyphe, héros antique qu’Albert Camus a voulu "heureux", malgré ses échecs.

Mais avant de trouver ce bonheur, que d’obstacles à affronter encore et toujours, que de ratages à subir, que d’efforts vains à surmonter. Alors un cirque "philosophique", c’est pas "la mer à boire", la satiété avant de commencer ? Que nenni ! Le virtuose Fabian Gehlker ne nous assomme pas de mots mais de gestes d’une virtuosité contrôlée. Il connaît d’abord les lois du cirque qui sont de faire peur, faire rire et charmer. Quand une corde se casse en pleine ascension, on frémit d’abord et puis on admire le rattrapage de l’athlète. Quand une corde se coupe et que l’athlète passe 5 minutes à la réparer, face au vide, c’est un peu comme si un cosmonaute bricolait une réparation de son Soyouz devant nous. On sourit et on admire les gammes de l’équilibriste et le charme du corps en action, chorégraphié comme pour une danse dans l’espace. Quand le virtuose aux mains nues se laisse couler d’une corde sur une dizaine de mètres en s’arrêtant à 2 mètres du sol, waoh, c’est l’essence du cirque, la peur du vide et la frousse qu’il engendre à l’état pur. Quand il atteint le sommet de la Halle et que les cordes ont hors de portée, c’est l’occasion d’explorer le plafond de cet espace superbe, avec comme point de repère ce petit Sisyphe de cirque, notre semblable, notre frère suspendu si loin à des poutres fragiles.

Au sol son comparse Alexis Auffray, plante une atmosphère mélancolique avec son violon précis ou de vieux postes de radio bricolant des musiques ou des paroles crachotées. Et signe un final éblouissant de patinage artistique rappelant, panneaux en main, la morale optimiste de Camus.Quand le public quitte la salle, après les applaudissements, Fabian Gehlker regrimpe à sa corde, comme un Sisyphe heureux.

Un solo éblouissant, à la virtuosité contrôlée, qui magnifie en outre ce lieu miraculeusement sauvé de la destruction : la Halle de Schaerbeek.

" Le vide ": " essai de cirque " par Fabian Gehlker et Alexis Aufffray.

A voir aux Halles de Schaerbeek, ce samedi à 20H30 ou dimanche 6 mars à 17H.

http://www.halles.be/

Christian Jade (RTBF.be)