Le Spa nouveau est Royal. 2 créations délicieuses. Une bonne odeur d'empathie envahit le plateau. ***

"Dead Town"des Frères Forman
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"Dead Town"des Frères Forman - © DR Forman

La première soirée d’une nouvelle direction (ici Axel de Bossere, ancien directeur artistique de la Cie Arsenic, succédant à Cécile Van Snick) sonne un peu comme le " la " de l’ensemble. La présence du " nouveau cirque " tchèque des Frères Forman (pas vu, mais de réputation mondiale et encore visible jusqu’au 12 août), ouvre le " théâtre ", majoritaire à Spa, vers un ensemble d’autres disciplines (cirque, jeune public, comédie musicale, etc…).  Et les deux créations " Toutes les choses géniales " de Duncan Mac Millan et " Juke-Box Opera " de Julie Mossay et Paul Pourveur ont un point commun : le goût du risque et le mélange des genres et des goûts, tragique et comique, opéra et comédie musicale.

" Juke Box Opéra " : une vie d’artiste entre les notes de l’humour. ***

" Goût du risque " ? Axel de Bossere, ici metteur en scène avec sa complice Maggy Jacot, a été mis au pied du mur. Deux jours avant la première, Didier de Neck, l’acteur jouant plusieurs rôles dans la vie de Julie, dont l’important rôle du père, tombe malade, sans espoir de guérison rapide.  Annuler ? Pas question ! Axel de Boosere assume plusieurs petits rôles alors qu’Olivier Massart s’impose en père comme s’il avait répété 3 semaines ! Le comble ! En général, à l’opéra, c’est la soprano aux cordes fragiles qui se désiste et sa remplaçante qui triomphe ! Heureusement Julie Mossay, qui raconte sa vie a tenu la route sans faiblir ! Vous imaginez le triomphe final de tou(e)s y compris le génial pianiste Johan Dupont qui rythme l’ensemble. Avec une souplesse, une intelligence et une décontraction qui donnent aux autres leur " sécurité " sur ces nouvelles et dangereuses " boucles de Spa " rendues verglacées si près du but.

Mais venons-en au " pitch ". Julie, dont le père tenait une friterie hypermoderne était prédestinée à se développer dans l’Horeca. Mais de fil en aiguille elle prend goût au chant par le karaoké, la comédie musicale, ce qui déclenche une envie irrésistible de progresser vers le chant classique, l’opéra. Cela nous vaut une scène de prof " sadique " (incarné par Mireille Bailly, aussi méchante que la belle-mère de Cendrillon pour attaquer la voix de son élève) et des exigences paternelles exorbitantes : le Concours Reine Elisabeth ou rien. Il faudra surmonter l’échec et poursuivre. Le texte de Paul Pourveur nous a paru un peu pauvre à traduire ces émotions contradictoires mais la prestation vocale de Julie Mossay, à l’aise dans tous les registres, est excellente. La direction d’acteurs (dont lui-même !) d’Axel, secondé par l’efficace scénographie de Maggy Jacot nous ont rappelé la " classe " de l’époque Arsenic.

 

" Juke Box Opéra " à Spa Royal jusqu’au 10 août.

 -Repris :-au Théâtre de Liège, du 15 au 19 octobre

-au Théâtre Le Public du 29 janvier au 2 mars

 

" Toutes les choses géniales " : un solo sensible, drôle (mais oui !) sur la dépression***

 

François-Michel van der Rest, nous reste en mémoire par une irrésistible " Causerie sur le lemming " où il nous intéressait à de petits animaux insignifiants, les lemmings, qui lui permettaient de raconter la guerre des grandes puissances autour du Pôle Nord.  Il y jouait un clown magistral prenant son public par la main.

" Toutes les choses géniales " qu’il adapte et transpose avec des références belges (Brel notamment), c’est d’abord un immense succès (3 ans de suite au Festival d’Edinbourg) de Duncan Mac Milan, qui nous pose au cœur d’une dépression familiale. Le narrateur-acteur se décrit en enfant obligé d’assumer, avec son père, une mère dépressive tentée par le suicide. Comment lui redonner goût à la vie, l’empêcher de passer outre ? Devenu adulte c’est lui qui est saisi par le même vertige et c’est un peu le public qui le prend en charge. Comme si la prise de parole collective était capable de calmer le vertige suicidaire et de redonner le goût de la vie. Optimisme, sentimentalisme excessif ? Non, parce que la matière tragique est passée par le filtre de l’humour et que la représentation repose sur un pari fou, un " public associé ". Je suis fort allergique à la mode actuelle de " public participatif ", j’aime en principe qu’on me fiche la paix. Aussi, quand François-Michel van der Rest, avant le spectacle, nous distribue timidement des petits bouts de papier numérotés, sur lesquels figurent quelques mots ou quelques phrases à " lire/dire " le scepticisme m’envahit. Les " bons élèves " de la classe de Spa, répartis sur 4 côtés, commencent par lancer à la mère suicidaire des salves de raisons de vivre un peu dérisoires. Puis un " père " est désigné pour un rôle passif, puis un enseignant puis un vétérinaire. Les sketches seront de plus en plus " actifs " avec la chaussette d’un spectateur se transformant en poupée consolatrice ou le père chargé d’improviser un discours de circonstance à un mariage. Ou une " fiancée " dans le public lisant avec conviction une série de répliques écrites, en dialogue avec le narrateur fiancé ! J’ai vérifié : aucun trucage ! Et le degré de réussite dépend évidemment chaque soir non seulement de l’habileté de l’acteur à motiver mais aussi la maturité du public à entrer dans le jeu sans cabotiner.

 Le soir de la première ça a marché comme sur des roulettes. Le tragique était là, contenu par une solide couche d’humour et une étonnante complicité avec la salle. On se sentait tous un peu vulnérables face au suicide d’un proche et " solidaires ". Solidaires et de la situation, douce-amère, comme si on était devenu membre de cette famille en crise. Et du " chef d’orchestre ", l’acteur François-Michel van der Rest qui nous entraînait doucement dans son histoire. La qualité de Toutes les choses géniales " c’est son beau risque, dépendra chaque soir de la qualité du public et de l’échange avec l’acteur. Mais c’est, en plus visible, ce qui se passe chaque soir sur nos scènes, non ?

NB, pour les hyper-sceptiques : rassurez-vous, le public assume à peine 1/10 de la prestation !!!

 

Toutes les choses géniales " de Duncan Mac Millan, interprété par François-Michel van der Rest.

A Spa jusqu’au 10 août puis au Théâtre de Liège du 19 au 24 février 2019.

Il circulera aussi dans un grand nombre de centres culturels mais mériterait d’être pris en charge par davantage de théâtres professionnels.

 

NB : hormis ces créations, le Festival Royal propose d’ici au 19 août de nombreuses reprises de la saison écoulée et des saisons antérieures. Avec de nombreuses(heureuses) coïncidences entre la programmation d’Axel de Boosere et les choix des Prix de la Critique.

- 4 " nommés " aux Prix de la Critique 2018 (" lauréats " connus lors de la cérémonie du 1er octobre au 140) :

- Claire Bodson, une des 3 " meilleures actrices ", dans " Dernier lit " d’Hugo Claus-

- " Les Moutoufs " et " Tailleurs pour dames ", deux des 3 meilleures mises en scène .

- " Strach " un des 3 meilleurs spectacles de cirque

-3  lauréats des saisons précédentes 

- " La Convivialité ", meilleure découverte et " Bab Marrakech ", meilleur jeune espoir (2017)

-L’Avenir dure longtemps ", meilleur seul en scène (2016)

Pour les dates et la programmation totale voir le site http://www.royalfestivalspa.be/

Christian Jade (RTBF.be)