Le Roi Lear mis en scène par Olivier Py. Surchauffe en Cour d'Honneur.

Le Roi Lear de Shakespeare, mise en scène d'Olivier Py.
Le Roi Lear de Shakespeare, mise en scène d'Olivier Py. - © Christophe Raynaud de Lage

C’est l’année des ambitions politiques, philosophiques et métaphysiques. Après Platon revu par Badiou, voici Shakespeare retraduit et revu par Olivier Py, directeur du Festival. Décevant.

Olivier Py veut faire entrer toutes les tragédies du XXè siècle, de 1914 à 1989 dans le Roi Lear. Shakespeare centre sa tragédie sur la folie du pouvoir et sa transmission foireuse, déclencheur de guerres civiles. Py y ajoute un angle bien précis : le silence de Cordélia". Là où elle refuse de flatter son père pour avoir sa part d’héritage Py lui met un scotch sur la bouche : bâillonnée, muette. Son silence forcé, hors texte, symbolise pour Py le silence imposé par la catastrophe d’Auschwitz"…et la dévastation qu’il implique. Ou encore "une faillite de la parole". Le leitmotiv sera inscrit en tubes fluo sur le mur de la Cour :le silence est une machine de guerre. En somme c’est la faute au silence si les guerres se déclenchent et détruisent les valeurs. Curieuse causalité J’y verrais plutôt un excès de paroles et de propagande par la parole, dont témoigne tout Shakespeare… toute l’Histoire et toute l’actualité. Un "bon sens" un peu indécent ? Ajoutons que la malheureuse Cordélia est affublée d’un tutu de danseuse pour incarner quoi ? Le symbole kitch de l’Artiste ? Mauvais points de départ donc mais on a déjà vu Shakespeare ressortir vivant d’autres détournements.

Car l’essentiel est de nous faire sentir le drame de deux pères (im)puissants, trahis par leurs enfants : Lear trahi par ses deux filles, son fidèle Gloucester par ses deux fils. Déjà pas mal comme matière à émotions. Mais Py y ajoute sa métaphysique "Ce sont tous les pères qu’on humilie, y compris Dieu"…ce qui nous donne littéralement une image de la fin du monde". Soit. Le meilleur de la scéno de Pierre-André Weitz vient de cet élargissement du propos : le plancher de la scène de théâtre est déconstruit progressivement pour laisser place à la noire terre mère où s’engloutiront tous les protagonistes. Py en fait "une méditation scénographique sur le cercle, le trou, la béance, ce vide qui aspire le personnage et l’histoire". Mélange de psychanalyse et de prophétie ? Soit.

Plus dur à encaisser la désinvolture avec laquelle ce pauvre Lear est traité. Soudain la sauce Pasolini lui est appliquée : dans son exil forcé le voici séduit par Edgar un des fils du fidèle Gloucester, à poil, bite au vent. Jolie consolation pour le vieillard éploré. C’est pire pour le père Gloucester : non seulement on lui arrache les yeux -c’est son destin- mais on les foule aux pieds et une des mauvaises filles de Lear lui balance à la tête son sang menstruel. Gâté le petit ! Mais soit, la violence moderne nous montre pire tous les jours, en faits divers ignobles.

A la limite ces petits excès, ajouts ou détournements de sens ne seraient pas très importants si la construction globale tenait la distance. Or la traduction brouillonne de Py lui-même, débitée à toute vitesse, lasse très vite. Et la plupart des acteurs-à commencer par le rôle titre de Lear, le génial Philippe Girard- hurlent le texte comme s’ils étaient forcés de lutter contre un mistral …absent. Depuis 15 ans la Cour d’Honneur est équipée, pour pallier à ce jeu de rhétorique hâbleuse, d’un discret système d’amplification des voix. Pas besoin de hurler pour régner sur la Cour.Pire: le jeu suit cette mauvaise pente de la voix avec une tendance au cabotinage à l’ancienne. Échappent à ces travers deux rôles importants : le bouffon délicieux de Jean-Damien Barbin, qui vient ajouter sa fantaisie et son talent de chanteur pour colorer d’humour ce sombre drame. Et Jean-Marie Winning, dans le rôle ingrat de Gloucester qui subit stoïquement ses outrages avec des inflexions de voix nuancées, pas sur jouées.

Au total des ambitions énormes qui débouchent sur beaucoup de platitudes et un matériau pauvre, pour des acteurs généralement mieux inspirés. On espère que la tournée en salle (qui passe par le Théâtre National) permettra de corriger au moins l’emphase et le niveau sonore de quelques acteurs pour rendre le texte plus "audible".

Le Roi Lear, de Shakespeare, en cour d’Honneur jusqu’au 13 juillet.

Au Théâtre National du 3 au 5 décembre.

Christian Jade