Le Festival "Emulation":Fassbinder sur une pierre brûlante!

"Des gouttes sur une pierre brûlante" de Fassbinder au Festival" Emulation", Liège.
"Des gouttes sur une pierre brûlante" de Fassbinder au Festival" Emulation", Liège. - © DR Festival Emulation

Pas moins de 5 découvertes au Festival « Emulation », du Théâtre de la Place, à Liège. Dont une pièce de Fassbinder, «Des gouttes d’eau sur une pierre brûlante», entrevue, brièvement à l’ Epongerie, lieu confidentiel, à Bruxelles : une des trois «découvertes» des Prix de la Critique 2012. Nous reprenons note commentaire d’avril 2012 puis nous parcourrons les 4 autres propositions.

 

Critique****

:Du cinéaste allemand Rainer Werner Fassbinder on connaît quelques  chefs-d’œuvre violents et cruels, comme " Les Larmes amères de Petra von Kant " mais son théâtre est ignoré. Des gouttes d’eau sur une pierre brûlante ", écrit à 19 ans, c’est , en partie, l’autobiographie théâtrale précoce d’un bi-sexuel sado-maso. Le jeune metteur en scène Caspar Langhoff nous l’offre en primeur. (D)étonnant 

 

Dans un décor  dépouillé, moins "kitch" que l’univers habituel de Fassbinder, une scène de drague, en un raccourci violent : un "jeune vieux" de 35 ans, Léopold, "accouche" les fantasmes homosexuels de Franz, un adolescent de 19 ans, amoureux d’une fille de son âge. Une logique implacable guide Léopold: lui-même aime les femmes et les hommes: alors, où est le problème ? Le "vieux" est un comptable sans imagination, qui ne vit que pour le sexe , le travail et le fric, face à un ado cultivé mais refusant le travail. La suite, c’est la décadence du quotidien, l’extension implacable du rapport de force, sur fond d’une vie conjugale que la composante  homo souligne, mais sans caricature de type "cage aux folles". Le sadomasochisme, le plaisir d’instaurer une relation de maître à esclave dans les plus infimes plaisirs du quotidien,  renvoie à la caricature de tout couple, avec la dimension sociale supplémentaire de l’homme féminisé. L’arrivée des femmes de Franz et Léopold n’offre qu’une échappatoire illusoire : rien ne résiste au mâle dominant "bi",  qui broie tout sur son passage.

Dans le rôle de Léopold, un sadique d’abord feutré, rusé puis  odieux, Jean-Benoît Ugeux développe une redoutable gamme de cruauté  face à la tendresse impuissante de son jeune partenaire, Gabriel Da Costa, une découverte dans un rôle pas évident, celui de Frantz. Belle découverte aussi que Marie Luçon, la compagne de Frantz, une présence physique impressionnante qui dépasse, en intelligence, le premier degré d’un beau corps exposé. Et confirmation pour Aurore Fattier, dans un rôle de composition court mais bien orchestré. La "sous-représentation" des femmes est sans doute un des points faibles de la pièce ...La suite de l'œuvre de Fasssbinder voit au contraire les héroïnes nettement plus intéressantes que les hommes.

Le jeune metteur en scène Caspar Langhoff, excellent directeur d’acteurs,  navigue avec aisance dans ce mélodrame à la fois daté et éternel. Cette "libération des mœurs", prônée  dans les années 70, a réussi puisque l’homosexualité a désormais des moyens légaux de se défendre. Mais ça change quoi, dans l’intimité? Le rapport masculin/féminin, l’intimité suicidaire du couple n’est qu’un reflet d’une société qui favorise, sans état d’âme, le dominant face au dominé. Au total la forme "mélodrame" permet de tenir l’angoisse à distance et Caspar Langhoff fait respirer ce beau texte par un humour bienvenu  dont les acteurs usent subtilement.

NB :1) Caspar Langhoff est le fils d’un metteur en scène mythique des années 70/90, vu à Avignon, Mathias Langhoff. Mathias est le fils de Wolfgang Langhoff, lui aussi metteur en scène et acteur, emprisonné en 1933/34 comme communiste par le régime nazi, qu’il réussit à fuir pour la Suisse ! Une épopée familiale "européenne" en trois générations. Mathias est devenu…français alors que Caspar, né en Suisse,  est un produit de l’Insas... belge.   J'aime pas trop le "pouvoir héréditaire", mais à ce niveau de compétences, c'est beau les lignées basées sur des passions esthétiques et humaines.
2) François Ozon  a tiré  de Des gouttes sur une pierre brûlante une version filmée remarquée en 1999.

Des gouttes sur une pierre brûlante de R.W. Fassbinder, mise en scène Caspar Langhoff, dans le cadre du Festival Emulation, au Théâtre de la Place, jusqu’au 27 avril.

NB : Ce même festival " Emulation " nous met l’eau à la bouche avec d’autres découvertes. Exemples :

- " Moi Oreste, ayant égorgé ma mère " d’après Euripide, revu par le jeune Sébastien Monfé avec une autre "découverte" de cette année 2013, Salvatore Calcagno, ici acteur. Il  a mis en scène, aux Tanneurs, une " Vieccha Vacca" belle et drôle lors de la " carte blanche " d’Armel Roussel.

- "Pourquoi Eve vient-elle chez Adam ce soir ?" d’après Tarkovski et Boulgakov qui a inspiré deux jeunes pousses Sylvain Daï et Anja Tillberg et leur "UBIK Group".

- Les Langues étrangères de François de Saint-Georges et son  " Vivarium Tremens ". Annoncé comme du théâtre hybride où les arts du cirque s’en mêlent pour dynamiter une action basée sur la disparition d’une femme tyrannique

- Blackbird, de l’Anglais David Harrower , qui s’y connaît en intrigues tordues et subtiles. Par le collectif Impakt avec notamment les excellents Raven Ruëll et Jérôme de Falloise.

Le charme de ce festival est qu’il se répand dans toute la ville. Précisions sur le site du Théâtre de la Place. Jusqu’au 27/04

http://www.theatredelaplace.be/frFR/detail-spectacle-festival-emulation.html?spectacle=343

Christian Jade (RTBF.Be)