Le Festival des Libertés, toute confrontation toute action

Festival des Libertés, du 22 au 31 octobre 2015 au Théâtre National à Bruxelles
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Festival des Libertés, du 22 au 31 octobre 2015 au Théâtre National à Bruxelles - © Fabienne Cresens

En 2015, face à notre sentiment d’impuissance au regard des crises, multiples et interdépendantes, qui frappent nos sociétés, le Festival des Libertés affirme l’impératif du débat contradictoire et l’action.

Pour Mathieu Bietlot, coordinateur de la cellule de communication socio-politique-Festival des Libertés, il n’y a plus de lignes de fuite. Dialogues.

 

Sylvia Botella : Des crises, multiples et interdépendantes, frappent aujourd’hui notre monde, elles font planer des dangers toujours plus grands. Sommes-nous réellement aussi impuissants devant ces bouleversements ?

Mathieu Bietlot : La vocation du Festival des Libertés est d’inviter les personnes à sortir de leur sentiment d’impuissance. Nous traversons de multiples crises : économique, sociétale, interculturelle, environnementale, etc. À Bruxelles Laïque et au Festival des Libertés, il nous semble important de souligner leur interdépendance. Cela avait été d’ailleurs le thème de l’édition 2012 : l’antécrise. Il s’agissait de mettre en lumière les dessous de la crise et d’y répondre.

La complexité du phénomène rend l’action difficile. Il n’y a pas de solution simple. C’est une des principales difficultés mais nous devons y faire face. Nous pensons que ces crises sont l’opportunité de remettre en question toute une série de systèmes qui ont peut-être fonctionné mais qui, aujourd’hui, dysfonctionnent.

Le Festival des Libertés essaie à la fois de comprendre la complexité et de réfléchir à des réponses qui demandent de la créativité. Les crises sont un symptôme : nos modèles ne sont plus en phase avec ce qui se passe aujourd’hui. Le monde évolue.

Nous essayons modestement de dire : il y a peut-être des solutions à inventer ; il est peut-être nécessaire de raviver certaines idées qui ont été un peu oubliées et d’explorer de nouvelles pistes, tant à l’échelle locale des pratiques citoyennes qu’à l’échelle mondiale.

Vouloir trouver immédiatement une solution à tous les problèmes, nous ramène à notre sentiment d’impuissance. Mais si chacun, à son endroit propre, s’y met, il est possible de sortir de son impuissance. Chaque petite action menée, chaque nouvelle idée apportée a sa place dans un mouvement plus général où on se sent moins seul.

Ne courrons-nous pas le risque de les accepter, voire de nous y habituer ?

Lorsqu’on suit le Festival des Libertés qui se déroule sur une dizaine de jours, qui touche plus de 25 000 personnes, où on réfléchit ensemble sur un monde plus juste, on n’éprouve pas le sentiment de résignation. Mais il est clair que rapporté à une grande échelle, cela reste minoritaire.

En 2014, nous posions cette question : comment se fait-il que, face à toutes ces crises, nous soyons en majorité aussi résignés, passifs ?

Un de nos objectifs est de sortir de cette passivité, et faire en sorte que la minorité agissante s’élargisse et contamine la majorité silencieuse (sourire).

Après, force est de constater – c’est une constante sociologique - que la Révolution française ou même Mai 68, pour ne citer qu’eux, ont été initialement portés par la minorité avant de gagner la majorité.

Bien évidemment, nous aimerions vivre dans une société, 100% active où chaque individu porte sa part de responsabilité mais ce n’est pas le cas (rire). Si nous observons les sociétés au regard de l’Histoire, la tendance à l’inertie est majoritaire.

Ne sommes-nous pas aussi dans une période de " lissage " extraordinaire ? Y compris au niveau des idées qui, vidées de leur contenu, sont à la dérive ?!

C’est une question que nous posons justement cette année au travers la thématique de la confrontation. Nous sommes dans une société lisse, policée, conformiste, " uniformisante ". Nous constatons que les partis politiques se disputent, certes, pour gagner plus de voix mais ils n’opposent plus de vrai débat démocratique.

Tous les partis politiques inscrivent leur action dans la gestion de la situation présente. Ils n’ont plus l’ambition ni le courage de proposer de vrais projets de société et de les confronter. Si nous observons les réseaux sociaux, nous constatons que les individus ne discutent qu’entre eux. Par conséquent, les personnes racistes échangent des propos entre elles. Pareil, pour les personnes qui ne le sont pas. On pourrait d’ailleurs nous opposer la même critique en affirmant : au Festival des Libertés, les personnes échangent sur leurs préoccupations communes (sourire).

Cependant, il nous semble que le phénomène " lissage " agit uniquement en surface parce que la société est profondément divisée, tendue. Tout le monde ne partage pas la même vision, les mêmes intérêts, les mêmes aspirations, les mêmes valeurs, les mêmes cultures. La société connaît à la fois la division et une pacification très formelle. Notre hypothèse est que les tensions qui existent sont dues à une absence d’espaces de confrontation où les différences de points de vue, de valeurs et de revendications peuvent s’exprimer et s’opposer de manière constructive.

Les tensions enveniment les rapports sociaux au quotidien ou éclatent violemment. L’Attentat contre Charlie Hebdo, le 7 janvier 2015 à Paris, en est l’exemple le plus tragique. Si des personnes prennent des armes pour en tuer d’autres parce qu’ils fréquentent un musée juif (ndlr Tuerie du Musée juif le 24 mai 2014 à Bruxelles) ou travaillent au sein de la rédaction d’un journal, c’est bien que les oppositions n’ont pas réussi à s’exprimer autrement.

Mais comment le débat contradictoire peut-il agir, produire des effets positifs ?

L’idée du Festival des Libertés, c’est de nous remettre à la pratique du débat contradictoire et de réfléchir ensemble sur ses conditions de mise en œuvre.

Il ne suffit pas de mettre face à face des personnes aux idées opposées pour que le débat soit constructif. Il faut répondre à une série de questions : comment considérer les désaccords de manière sérieuse ? Comment identifier les points sur lesquels nous nous accordons ou non ? Comment distingue t-on le conflit d’idées du conflit de valeurs ?

A contrario des talk-shows télévisés qui cherchent souvent à discréditer l’autre, chaque individu doit être capable de se remettre en question et de reconnaître à l’autre sa capacité de penser pour bâtir un débat contradictoire constructif. Plus l’autre est en désaccord avec moi, plus je dois accorder du crédit à sa thèse.

Je ne suis pas certain qu’à l’issue d’un débat contradictoire et serein, les personnes auront changé d’avis et seront d’accord mais je pense qu’elles auront mieux compris leurs divergences. Et qu’il y aura un effet de sérénité et de pacification réelle.

À partir du moment où on sait pourquoi on est en désaccord et qu’on a pu l’exprimer, la relation est moins tendue. On est moins crispé face à l’autre.

Nous en avons eu une illustration juste avant le festival. Le 8 octobre dernier, Bruxelles Laïque a organisé le débat autour de ce qui se passait au Parc Maximilien à Bruxelles (ndlr le parc transformé en camp pour les réfugiés), intitulé L’accueil de l’étranger : entre éthique citoyenne et politique étatique. Notre but était de rebondir sur cet élan de solidarité et de le prolonger en faveur des sans-papiers oubliés. Or quelques jours avant, le Parc Maximilien a été fermé, ce qui a engendré de grandes tensions entre la plateforme citoyenne de soutien aux réfugiés et les militants sans-papiers, y compris sur les réseaux sociaux qui prévoyaient des agressions physiques lors du débat.

Avant que ne débute le débat, nous avons clairement pointé tous les désaccords et signifié qu’il était le lieu de leur expression à la condition expresse d’être dans la critique constructive et non dans l’attaque personnelle. À mon sens, le fait de l’exprimer, a permis d’opter pour un ton plus détendu, voire paisible. Nous n’étions plus dans les insultes. Cela nous a permis de souligner à la fois les divergences et les positions communes.

Le débat contradictoire est le lieu d’expression des idées les plus extrémistes. Cela nécessite donc une gestion du débat très rigoureuse et un certain art de la pédagogie.

Lorsque nous lançons une thématique, nous ne prétendons pas la maîtriser totalement. Il n’est pas facile de diriger un débat car il faut aussi donner la possibilité aux idées extrêmes de s’exprimer.

Par exemple, la question de l’extrême droite, est compliquée. Ces partis politiques remettent en cause le principe-même du débat et de la démocratie.

Bruxelles Laïque comprend que la logique du cordon sanitaire s’impose. Mais dans le même temps, nous nous demandons si le fait de les censurer et in fine de ne pas leur répondre, ne les renforce pas. Il faut parfois avoir le courage d’accepter des idées extrêmes, odieuses mais à la condition expresse d’être capable d’y répondre. Sinon, c’est leur donner une tribune.

Mais l’impératif n’est-il pas l’action plus que le débat ?

Je pense que les deux sont intimement liés. Certes, le Festival des Libertés ose les débats d’idées mais il organise aussi toute une série de rencontres qui concernent l’ensemble des pratiques et actions menées concrètement sur le terrain. Par exemple, le moment fort D’autres mondes en chantier présentent des initiatives qui luttent contre la marchandisation du monde.

Il ne faut pas oublier que la vocation du Festival des Libertés est de susciter la réflexion, d’éveiller les consciences et d’encourager l’action sans pour autant donner un vade-mecum standardisé. Il existe différentes manières d’agir et il appartient à chacun de choisir celle qui lui convient le mieux.

C’est peut-être un lieu commun… mais une réflexion qui n’est pas suivie d’une action, ne sert à rien. Et une action non réfléchie peut aller droit dans le mur.

Justement comment Bruxelles Laïque s’implique t-elle sur le terrain ?

Le Festival des Libertés est une belle vitrine de Bruxelles Laïque. C’est un événement culturel très médiatisé. Cependant Bruxelles Laïque ne se résume pas au Festival des Libertés.

Nous travaillons toute l’année sur différents projets. Une partie de notre équipe travaille sur l’insertion professionnelle des personnes en difficultés sociales en essayant notamment de leur faire reprendre confiance en elles grâce à diverses initiatives.

Il y a deux ans, nous avons créé le Groupe Solidaire d’Expression Citoyenne (GSEC) qui ressemblent des travailleurs avec ou sans emploi. Nous leur offrons un espace de réflexion et nous leur disons : nous ne sommes pas certains que vous retrouverez un emploi immédiatement mais, en attendant, nous vous invitons à vous regrouper et à réfléchir ensemble sur comment mieux vivre cette situation. Le groupe prendra part d’ailleurs au festival en animant le débat qui fera suite au documentaire Le Bonheur au travail de Martin Meissonnier.

Nous menons aussi une action au sein des écoles. Nous pensons que c’est dès le plus jeune âge qu’il faut éveiller les consciences des futurs citoyens, les inciter à se poser des questions, à comprendre la complexité de notre monde et la diversité de nos sociétés.

Nous sommes basés à Bruxelles. Nous savons combien il est difficile pour certaines personnes d’y trouver leur place parce qu’elles ne maîtrisent pas les codes ni la langue. Nous faisons un travail d’alphabétisation et dispensons des cours de français.

Nous avons aussi un travail plus politique, nous aidons notamment les sans-papiers à s’organiser. Nous soutenons les citoyens qui ouvrent des squats pour les Roms.

Avez-vous aussi une action de lobbying ?

Bruxelles Laïque ne privilégie pas ce mode d’action même si elle interpelle parfois les responsables politiques. Nous cosignons des cartes blanches à l’instar d’autres associations. Le travail de lobbying au sens propre est davantage le fait du Centre d’Action Laïque.

La programmation du Festival des Libertés est dense : concerts, compétition internationale documentaire, arts de la scène, débats. C’est une programmation multi-entrées dans la matière monde. Pourquoi ?

Notre objectif est de toucher le plus de monde possible. Une des actions principales de Bruxelles Laïque –j’ai oublié de le mentionner -, c’est l’éducation permanente. Elle touche un certain public mais pas tout le monde.

Le fait de diversifier les modes d’expression nous permet de toucher un public plus large. Si on prend l’exemple du concert, certains artistes portent clairement un regard critique et engagé sur le monde alors que d’autres artistes qui n’ont pas cette démarche-là, ont la capacité de mobiliser les foules. Notre idée est de dire : peut-être que la personne qui viendra au concert, ira voir un film documentaire après. Peut-être qu’elle passera d’un format à un autre. Et cela fonctionne (rire espiègle).

Quelles sont les lignes directrices de l’édition 2015 ?

Il s’agit de pratiquer à nouveau le débat contradictoire et de réfléchir non seulement à ses conditions de mise en œuvre mais aussi à la disparition des espaces de confrontation. Et d’interroger l’uniformisation, l’entre-soi et le fait que les clivages qui ont longtemps été à l’œuvre dans nos sociétés, ne le sont plus, aujourd’hui. Ce qui explique peut-être la désuétude de certains champs politiques, religieux, philosophiques, etc.

Au travers la projection de films documentaires, il nous importe de prendre la température de l’état des libertés et des droits de l’homme dans le monde, de mettre en exergue les conflits dont on parle peu et, de prendre exemple sur celles et ceux qui résistent et se battent pour leurs droits. Le film documentaire The Look of Silence de Joshua Oppenheimer traite du massacre d’un million d’opposants durant le coup d’état indonésien en 1965 dont on ne parle plus alors que cet événement continue d’oppresser la société indonésienne, telle une chape de plomb.

Justement quelles conclusions tirez-vous des différentes éditions du Festival des Libertés ? Sur l’état du monde, des différentes cultures qui l’animent ?

La question est vaste. Cela fait dix ans que je travaille au sein du Festival des Libertés, j’ai le sentiment qu’il répond à une nécessité croissante, celle d’avoir des espaces communs pour exprimer son indignation, discuter et tracer d’autres voies. Parce qu’on vit dans un monde de plus en plus fou, profondément en crise. Bien évidemment, ces nécessités ne concernent pas la majorité de la population.

Le monde va très mal mais il y a de plus en plus d’individus qui veulent faire quelque chose même s’ils ne savent pas très bien " quoi " et qui ont besoin de se rencontrer pour mieux le cerner et se renforcer dans cette envie-là.

Effectivement, on observe deux forces antagonistes à l’œuvre au sein de la société : l’esprit réactionnaire et l’esprit progressiste.

Oui. Il est plus facile d’apporter des réponses simplistes aux crises, multiples et interdépendantes, qui traversent nos sociétés. Forcément l’impact des partis les plus réactionnaires est plus grand. Mais celui des mouvements citoyens l’est tout autant. Les deux forces antagonistes coexistent.

Lorsque vous rêvez, à quoi rêvez-vous ?

Je me souviens peu de mes rêves car je dors mal (rires). C’est vaste. Je rêve d’un monde évidemment plus juste et qui ne serait pas basé sur le chacun pour soi et la recherche du profit.

 

Entretien réalisé le 21 octobre 2015 à Bruxelles.

 

Festival des Libertés, du 22 au 31 octobre 2015 au Théâtre National à Bruxelles.