Le Festival de Liège fait vibrer la ville du 27 janvier au 18 février

Laïka avec David Murgia
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Laïka avec David Murgia - © DR

Ce vendredi 27 janvier, le Festival de Liège ouvrira ses portes : coup de projecteur sur la jeune création, carrefour des cultures, et lieu de questionnement sur le monde, il fera vibrer la ville pendant trois semaines. En ouverture ces 27 et 28 janvier : Laïka d’Ascanio Celestini et David Murgia.

 

Interview de Jean-Louis Colinet, directeur du festival

Un des points forts de ce festival, depuis que vous le dirigez, et cette année encore, c’est la création.

Paradoxalement, je pense que les festivals ne sont pas vraiment les lieux idéaux pour la création. Le lieu idéal et naturel pour une création, c’est un théâtre, c’est-à-dire une équipe permanente, avec une pratique d’accompagnement du travail de création d’équipes, de collectifs, de metteurs en scène, etc …Par contre, il est évident que la création, dans un festival, est une dimension nécessaire parce que cela lui donne de la vie. Ce n’est pas une question d’événementiel, c’est simplement que des équipes artistiques sont là, en amont du début du festival, et lui donnent un sens. J’ajouterai que ce n’est en général pas n’importe quelle création ; le festival de Liège s’est principalement tourné, dans ce domaine, vers les artistes émergents, les jeunes compagnies. C’est une tendance que j’avais aussi développée au Théâtre National ; je pense qu’une grande maison comme le Théâtre National, et une structure plus modeste comme le Festival de Liège, se doivent d’attacher une importance cruciale aux jeunes générations d’artistes. Car on a connu en Belgique francophone un phénomène effroyable et dont on sent encore aujourd’hui les conséquences, c’est ce qu’on a appelé la génération des " vieux jeunes ", des artistes talentueux mais qui n’ont malheureusement pas été pris en compte par les structures et qui ont été sacrifiés (je pense à des gens comme Lorent Wanson, Frédéric Dussenne, …). Il faut absolument empêcher cela à l’avenir. C’est ainsi que des artistes comme Fabrice Murgia ou comme le Raoul Collectif et d’autres ont vu le jour. Et cette année encore dans le Festival de Liège, il y a cinq créations qui sont portées par des jeunes artistes, dont certains même réalisent leur tout premier spectacle.

Dans les créations nous essayons aussi de créer des mixités puisque une des lignes essentielles du festival c’est sa dimension internationale, et je ne voudrais pas transformer ce festival en une sorte de mini centre dramatique. C’est ainsi que j’ai proposé à des metteurs en scène étrangers de travailler avec des acteurs belges, ou l’inverse. Je pourrais citer Falk Richter, Lars Noren, dans le passé, et cette année Ascanio Celestini et Joël Pommerat, qui tous ont pratiqué cette dimension de rencontre et de mélange des sensibilités, des cultures et des pratiques.

Parmi les compagnies étrangères invitées, plusieurs viennent d’Amérique Latine. Sur quels critères basez-vous vos choix ? Le théâtre est-il plus vivace dans certains pays que dans d’autres ?

En effet, le Chili et la Bolivie sont présents, et l’Argentine a failli l’être. Pourquoi l’Amérique latine ? Je continue à chercher des spectacles qui interrogent le présent et qui se distinguent par une singularité du langage. Je préfère ces critères-là que les formes innovantes, parce que je pense qu’on a tout inventé au théâtre. Il ne faut pas chercher l’innovation, ça n’existe pas, il faut chercher l’authenticité, la singularité. Par exemple, Emma Dante ou Joël Pommerat sont intéressants par l’univers qu’ils explorent et le langage qu’ils créent. Mais ils n’ont rien inventé. Et donc, après avoir beaucoup voyagé, j’ai dû en arriver à la conclusion que c’était en Europe que je trouvais ce que je cherchais. Et puis un jour je suis allé au Chili dans ce magnifique festival de Santiago a Mil et j’ai vu là toute une série de créateurs latino-américains, et j’ai trouvé ça fantastique. Je me suis dit que des choses se passaient non seulement en Europe, mais aussi là, même si l’Amérique en fin de compte, du grand Nord au Cap Horn, c’est européen. Au-delà de la sensibilité de la langue, il y a là-bas, en Amérique latine, des caractéristiques très particulières : d’abord, toutes ces républiques ont connu une période de dictature, et c’est une plaie qui laisse encore des traces aujourd’hui. Ensuite, il y a là-bas une nécessité de faire du théâtre. On se plaint aujourd’hui, à juste titre, du manque de moyens accordés à l’art et à la culture dans nos sociétés occidentales, mais là-bas c’est bien pire : il n’y a rien. Sans vouloir faire l’apologie de la pauvreté, je crois que ce dénuement crée chez les artistes un rapport à l’urgence, à la nécessité de dire des choses, qui est différent. Et donc j’ai rencontré là-bas un théâtre engagé, singulier, très fort, très authentique, qui me ravit parce que c’est vraiment cela ma fibre théâtrale.

A côté des découvertes, vous êtes attentif aussi aux fidélités.

Il faut évidemment amener des visages et des démarches nouvelles, mais il y a aussi la volonté de suivre des artistes. Le public ne s’est jamais plaint de revoir Pommerat ou Celestini. Il est essentiel de ne pas être intéressé seulement par des résultats, de ne pas chercher " le " spectacle phare, mais aussi de suivre des artistes, c’est-à-dire des personnes, des sensibilités, de les accompagner, y compris dans les moments moins glorieux.

"Un festival qui interroge le présent". Est-ce toujours votre slogan ?

Bien sûr. Je crois que les démarches théâtrales qui ont traversé les siècles sont celles qui ont été le plus en lien avec leur époque, depuis les tragiques grecs qui interrogeaient l’inconscient collectif à travers la mythologie. Shakespeare, Molière, Marivaux ont parlé de leur temps, c’étaient des artistes engagés qui interrogeaient le présent. Prenez Tchekhov, il explore l’intime, mais cet intime est révélateur, comme chez Ibsen, de la société dans laquelle il vit et quand on l’entend, on entend déjà aussi les canons de la révolution. Ce qui m’intéresse dans l’art c’est ce qui est partageable, c’est pourquoi je suis toujours resté un spectateur qui ressent les choses, comme le public qui a payé sa place. Le spectateur veut se sentir concerné par ce qu’il voit sur la scène, rencontrer des choses qui le préoccupent dans sa vie.

Le festival présente aussi un volet très particulier, Factory, une sorte de festival dans le festival. De quoi s’agit-il ?

Factory est né d’une volonté de créer un instrument plus spécifique pour aider la scène émergente belge francophone. Nous nous sommes associés à La Chaufferie-Acte 1, une structure assez unique et passionnante qui n’a pas pour but de coproduire des spectacles, mais de créer un parcours qui va de l’apprentissage (l’école) jusqu’à la production et au développement (tournées, création d’autres spectacles, et …). Ses objectifs convergeaient donc avec ceux du festival. Le but de Factory est donc que des créations de jeunes artistes d’ici soient vues par des programmateurs étrangers, non seulement des spectacles achevés, mais aussi des étapes de travail. Pendant ces trois jours nous organisons aussi des ateliers, des rencontres, etc …Donc ce moment Factory est vraiment un joyeux brassage où les gens courent d’un lieu à l’autre ; et le public est friand de ces choses parfois totalement inabouties qui durent 25 minutes.

Vous êtes, avec Jan Goossens, responsable de la "réunification des deux théâtres nationaux". Est-il important que la Flandre soit invitée au festival, en l’occurrence à travers Guy Cassiers, directeur du Toneelhuis d’Anvers ?

A partir du moment où est née cette tension politique et institutionnelle entre le Nord et le Sud, due au nationalisme flamand principalement, chez les artistes il y a eu une volonté de dire : non, ça, ça ne va pas. Et finalement, ce que j’ai réalisé à l’époque avec Jan Goossens et le KVS, et maintenant avec le Toneelhuis de Guy Cassiers, cela part du même constat : il faudrait être stupide, dans un pays aussi minuscule que le nôtre, pour ne pas travailler ensemble. Mais cette démarche n’est pas seulement liée à un réflexe institutionnel ou politique, c’est découvrir que Cassiers et son équipe du Toneelhuis ont créé un festival intitulé Love at first Sight où ils programment de jeunes compagnies, qu’ils ont en projet une saison essentiellement occupée par des créations de tout jeunes artistes. Collaborer avec eux participe donc d’une évidence et d’une d’affinité.

En pratique, le Festival de Liège se déroule du 27 janvier au 18 février.