" Le Château de Barbe-Bleue "," le Mandarin Merveilleux " (Bela Bartok) : contrôlé et baroque. Un contraste percutant ***

Nora Gubisch et Ante Jerkunica dans "Le Château de Barbe-Bleue" (Bartok) m.e.s Christophe Coppens.
Nora Gubisch et Ante Jerkunica dans "Le Château de Barbe-Bleue" (Bartok) m.e.s Christophe Coppens. - © S. Van Rompuy

Le problème des pièces et opéras courts c’est qu’il faut les accompagner d’un " complément ". Le plus classique c’est le jumelage de " Pagliacci " de Leoncavallo et de " Cavaleria rusticana " de Mascagni, vu récemment à la Monnaie dans une mise en scène subtile de Damiano Michieletto. Il y déroulant les deux drames villageois dans le même lieu en changeant seulement les perspectives.

Critique:***

Christophe Coppens -metteur en scène d’une excellente " Petite renarde rusée " de Janacek, rebaptisée " Foxie "- utilise lui aussi un lieu unique, une immense boite à surprises, pour figurer à la fois le " Château " de Barbe-Bleue et le " bordel " du Mandarin Merveilleux, deux œuvres très différentes dans leur forme, un opéra " symboliste " presque abstrait (le " Château ") et une " pantomime ballet " expressionniste. ("Le Mandarin"). D’un côté une " horreur sanglante " totalement maîtrisée sur le thème de la cruauté mais aussi de la curiosité d’une femme aimant ce monstre. De l’autre une orgie stylisée où trois prostituées sont aux prises avec leurs clients et un souteneur. Mais Coppens en fait comme l’envers et l’avers d’une même médaille, comme si le sexe, tenu à distance dans Barbe-Bleue, " lâchait " les vannes de son inconscient dans le Mandarin. Le drame de Barbe Bleue a une fin presque heureuse, les femmes aimées ne meurent jamais, au creux de la nuit. Alors que la pantomime finit mal, par la mort du mandarin qui résiste à la violence du souteneur mais est victime de son désir pour la prostituée.

Un paradoxe qu’assume la mise en scène de Christophe Coppens transformant habilement le château " statique " en un bordel où le mouvement, la circulation des personnages et le comique un peu trash des scènes érotiques donnent une dynamique, soutenue par des jeux de lumière et de couleurs parfaitement maîtrisés.

Mais c’est la musique de Bartok qui éblouit et guide le metteur en scène comme il nous le confiait dans une interview récente sur ce site :

" Pour moi c’est un des meilleurs opéras au monde, très court et intense. Cette musique a tant de nuances : les chants, les couleurs, toutes les dix secondes c’est une émotion différente. Avec cette musique on peut comprendre ce que Judith ressent, ce qui se passe dans sa tête : c’est de l’émotion pure pendant une heure. En écoutant cette musique les images viennent automatiquement, je les note et je commence à les dessiner La synthèse n’est pas facile elle prend du temps, un an ici. Mais la musique est tellement riche ! ".

Une telle déclaration d’amour à la musique a dû faciliter les rapports avec le chef d’orchestre Alain Altinoglu : " Diriger Bartok, dit-il, c’est faire ressortir de la partition sa force tellurique, sa violence, sa nervosité, tout en soulignant l’originalité de sa forme….Diriger Bartok c’est exacerber un langage harmonique et mélodique qui puise ses origines dans les traditions du passé et regarde vers le futur….C’est donc savoir mais oublier pour laisser la musique nous envahir ".

Promesse tenue dans les deux cas : la violence de la musique, déchirante dans Barbe-Bleue, sarcastique dans le Mandarin, nous plonge dans un univers sonore " merveilleux ", dont l’orchestre, ses solistes et les chœurs de la Monnaie sortent transfigurés. Nora Gubisch en Judith et Ante Jerkunica en Barbe-Bleue ont des inflexions justes et fortes pour garder le drame au bord du précipice, sans effets inutiles. Ils portent ce " parlando " à son sommet expressif avec un corps presque " abstrait ", délivré de la chair. Au contraire les danseurs de la pantomime fouillent l’érotisme sur le mode de la " feinte ", sans l’ombre d’une vulgarité, alors que le sexe y est explicite. On n’est pas dans le porno, même " chic ", mais dans une série de figures érotiques à la manière d’Apollinaire et de Pierre Louÿs, contemporains de Bartok et grands amateurs de sexe dans leur œuvre.

Bref, on sort de ce spectacle ravi de ce contraste entre retenue classique et débordement baroque, musique poignante et visuel parfois psychédélique. Le coloriste Coppens et le matheux Altinoglu ont vraiment fait de la " belle ouvrage " !

" Le Château de Barbe-Bleue " et le " Mandarin Merveilleux " (Bela Bartok) m.e.s Christophe Coppens. A la Monnaie jusqu’au 24 juin.

Christian Jade (RTBF.be)