Labyrinthe #series - L'art de tisser dans la ville d'Élise Peroi

Labyrinthe #series -  L’art de tisser dans la ville d’Élise Peroi
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Labyrinthe #series - L’art de tisser dans la ville d’Élise Peroi - © Emmanuelle Nizou

Performances, installations, etc., dans la ville, le métier à tisser d’Élise Peroi ne s’embarrasse d’aucune limite dans Labyrinthe #series, il devient humain, en collaboration avec Les Halles de Schaerbeek. Rencontre avec la jeune artiste formée à l’Académie Royale des Beaux-Arts de Bruxelles. À vingt-cinq ans, la vie et l’art sont devant soi. Descriptions.

 

En attendant la Foire d’attraction Labyrinthe les 19, 20 et 21 février 2016, le labyrinthe sort du lieu physique Les Halles de Schaerbeek sous la forme du Labyrinthe #series pour s’emparer de la ville de Bruxelles. Pourquoi ?

La Foire d’attraction Labyrinthe - sorte de musée de la danse - présentera des artistes de différents horizons : arts plastiques, arts numériques, arts de la scène, etc.

L’équipe des Halles de Schaerbeek souhaitait sensibiliser les spectateurs en amont en réfléchissant à d’autres dispositifs de médiation, auteuristes et artistiques, dans la Cité. Ils m’ont proposé d’être l’artiste expérimentatrice.

J’ai donc créé toute une série de manifestions et d’actions autour du métier à tisser (mon médium) dans la ville, sous la forme du Labyrinthe #series. Un projet à stations permettant au spectateur (et/ou actant) de vivre son corps autrement, et de susciter de nouvelles émotions et prises de conscience.

Même si nous discutons du projet depuis un an, il est encore en cours, il se tisse, depuis le 19 janvier dernier, à coups d’essais et d’ébauches dans la ville (sourire).

Aujourd’hui, vous éprouvez la nécessité de passer du tissage (ou métier à tisser) à sa mise en espace et à sa mise en performance dans la ville. Quel est votre fil d’Ariane ?

En 2015, j’ai terminé mes études à l’Académie Royale des Beaux-Arts de Bruxelles en option design textile. Mon mémoire traitait du sujet : Tisser le paysage. J’ai beaucoup travaillé la manière de tisser les fibres et donc de sortir du tissage " classique ", jusqu’à explorer " l’idée-même ".

L’ouvrage Philosophie de la danse (1936) du poète et philosophe Paul Valéry m’a beaucoup inspirée, aussi. Il y parle de l’artisan " en train de faire ", ce qui est déjà une œuvre en soi, avant même l’œuvre créée. Le fait de regarder l’homme " faire ", de regarder ses gestes, c’est déjà quelque chose de fort.

J’ai pris conscience qu’il y avait l’œuvre mais aussi la personne qui est en train de faire et qu’on regarde. J’ai eu envie de donner à voir le geste lent et répété du tissage dans les vitrines des boutiques - Avec Plaizier, Frénésie et peut-être Heyday - et de donner la possibilité de l’exécuter aux passants, aux spectateurs, etc.

J’aime " relier ", au sens propre comme au figuré. Labyrinthe #series évoque l’architecture, le paysage urbain et la trame. L’architecture est semblable à des bouts de tissage, tissés par la main de l’homme.

Ce à quoi je n’avais pas pensé et qui est encore à penser, c’est la question : " comment amener tout ça ? Comment amener les personnes à faire ? ". C’est pour cette raison que je suis encore en recherche. J’aime l’idée du musée de la danse qui sort de son espace. Et observer comment les personnes peuvent entrer dans des univers inhabituels en dépassant leur surprise et inquiétudes.

Lorsque je tisse dans mon atelier, c’est très confortable, presque " ritualisé ". Ici, chacun prend part à, chacun est confronté à l’autre, chacun est au contact de l’autre, moi y compris. J’aime observer les divers allers-retours et les sensations éprouvées.

Une spectatrice surprise m’a dit : " c’est amusant toutes ces décharges électriques qu’on produit en tissant ". En général, nous ne disposons pas des moyens nécessaires pour évacuer cette " électricité ". Le tissage est l’instant où on se pose et où des éclairs d’électricité jaillissent.

La réflexion de cette spectatrice est d’autant plus intéressante qu’elle était, à l’origine, très pressée et absolument pas disposée à prendre le temps nécessaire pour tisser. Contre toutes attentes, elle a expérimenté et nous avons discuté ensemble (rires).

Comment s’agencent ces partis pris en apparence contradictoires ? Il y a une dramaturgie du tissage.

Il y a toujours l’idée de " faire ". Quelque chose peut être produit, mais c’est le corps qui importe et une certaine forme de danse. Je suis très intuitive. Mon fil conducteur est de créer des espaces dans l’espace public où le corps peut être mis en mouvements.

Nous avons visité différents lieux bruxellois. Nous avons cherché des vitrines, des cafés pertinents, etc. La manière d’intervenir du spectateur est très différente d’un lieu à un autre. Par exemple, à la boutique Avec Plaizier, c’était une installation. La vitrine était transformée, composée de parois qui permettaient de jouer avec la structure et le tissage. Il est très difficile de l’expliquer. Il faut le voir et le vivre (sourire).

À chaque fois, c’est un fragment de mon atelier qui resurgit dans l’espace investi. J’essaie d’y créer une manière de tisser, singulière. Ce qui n’est pas facile sans le matériel adéquat (sourire). J’utilise le corps du spectateur pour tendre les fils. Grâce à des mouvements, il se met autour d’un axe. Le corps du spectateur devient un corps performatif.

Il y a parfois des interactions très intimes. Je crée des métiers à tisser " humains " composés de deux personnes qui ne se connaissent pas forcément. Elles doivent donc se sentir en confiance. Le dispositif suscite des interactions très intimes, les personnes se mettent à chuchoter, etc.

Pour tendre les fils, il faut bouger le bassin autour d’un axe. L’édifice est fragile. C’est pour cette raison que je suis toujours présente et disponible. On ne peut pas laisser " l’objet " à disposition.

Il faut mettre le spectateur dans la position de celui qui crée l’ouvrage, l’œuvre d’art en soi. Et lui permettre de sentir quelque chose, de prendre le temps, de sentir avec force le temps présent.

Nous avons choisi les lieux au fil de nos pérégrinations dans la ville. Certains se prêtent plus à la performance et au mouvement comme certaines vitrines de boutiques (Avec Plaizier et Frénésie) que d’autres comme la Bibliothèque de Schaerbeek ou Parade Café littéraire, qui engendrent davantage la contemplation. Les personnes les fréquentent plus longuement, prennent leur temps. La durée les rend plus sensibles.

J’ai découvert que je devais penser le lieu en fonction de la " qualité " du public et de la temporalité, dilatée ou non, - le temps dont le spectateur dispose -, le transformant ainsi en lieu " symbolique ".

Quel est le statut du labyrinthe ?

Le labyrinthe est souvent un sujet angoissant pour beaucoup ; demeure la peur de s’y perdre. Il est donc intéressant de l’explorer. J’ai lu beaucoup d’ouvrages concernant les légendes et le fil d’Ariane. Thésée tue le Minotaure. Selon certaines analyses souvent féministes, Thésée tue son double " féminin ".

Après, je me suis rendu compte que le labyrinthe me permettait de répondre à certaines questions que je me pose dans mon travail. Le labyrinthe (à ne pas confondre avec le dédale) est un lieu dont on ressort, il suffit de suivre le chemin jusqu’au centre. Comme le tissage, il a une dimension profondément initiatique, il nous invite à dépasser nos limites.

J’ai vraiment envie d’explorer la dimension performative du tissage en faisant en sorte que les gens l’expérimentent et participent activement à la conception de l’œuvre.

J’ai envie d’explorer l’idée du fil conducteur, aussi. C’est en le suivant et en le gardant entre les mains qu’on finit par sortir du labyrinthe. J’aimerais amener les personnes à ressentir le temps et à faire quelque chose de leurs mains.

Il y a un vrai trajet dans la ville, fait de récits et de rencontres dans les boutiques Avec Plaizier, Frénésie ou HeyDay (sous réserve), à la Bibliothèque de Schaerbeek, etc. Qu’est-ce que l’art du tissage dit de notre relation à la ville et de nos relations les uns avec les autres ?

L’expression qui vient immédiatement à l’esprit lorsqu’on songe au tissage et à la ville, c’est : " tisser les liens ". Pourquoi ? Parce que dans la ville se créent constamment les croisements, les entrecroisements et tous les réseaux.

On parle souvent de " liens " dans la ville alors qu’ils sont très compliqués à nouer. Peut-être que le fait d’y amener le tissage - au sens propre -, peut engendrer les relations et les échanges qui nous manquent tant (sourire).

Ici, vous rapprochez l’art/le tissage de la vie, ils sont continus dans l’expérience " expérimentante " du spectateur dans la mesure où l’art puise dans la vie, ses matériaux qu’il lui réinsuffle sous la forme de suppléments susceptibles de réunir les personnes. Êtes-vous d’accord avec cette analyse ?

Oui, complètement. Il s’agit de sublimer chaque instant et de créer l’échange. C’est la conclusion de mon mémoire d’ailleurs : être dans l’instant présent et faire pleinement l’expérience esthétique de la vie. Ce n’est pas évident. Mais c’est ce vers quoi, j’ai envie de tendre, être touchée par les actes du quotidien.

Je suis aussi très influencée par le Qi Gong, la médecine traditionnelle chinoise que je pratique et essaie de transmettre. Le Qi Gong est une gymnastique de l’énergie qui associe notamment des mouvements lents ou des positions statiques pour son bien-être.

Pouvez-vous nous dire quelques mots sur les manifestations à venir ?

Le 10 février, nous expérimenterons au Parade Café littéraire à Saint Gilles, les petits métiers à tisser " humains ". Ils se composent de deux personnes. L’une prépare les fils à tisser tandis que l’autre tisse en passant ses mains.

Le tissage est très intuitif. Les enfants, dès l’âge de deux ans, tissent très naturellement des brins d’herbe. Et je mets à disposition des personnes des fils de couleurs différentes pour bien les distinguer les uns des autres et faciliter l’usage. J’expérimente beaucoup. Je me heurte parfois à certains refus (rires).

Le 14 février se développera tout le long de la journée, une performance dans la boutique Frénésie, place du Jeu de Balle. Elle mettra en jeu de la vidéo et mes mouvements lents.

Enfin, je ferai retour au Halles de Schaerbeek à la Foire d’attraction Labyrinthe à partir du 19 février. J’y reprendrai des fragments de Labyrinthe #series expérimentés dans la ville : les métiers à tisser, les parois mouvantes qui redessinent les architectures et paysages urbains, etc. Je tisserai en direct un écran qui sera le support de la projection d’un film autour du labyrinthe. Le tout formera un métier à tisser géant fait de champs-contrechamps.

Lorsque vous rêvez, vous rêvez à quel fil d’Ariane ?

Je rêve de trouver LE fil d’Ariane qui fait que tout est HARMONIE et que tout se répond. Certes, les nœuds existent, il y a des choses compliquées mais parfois ils se défont et le fil se déroule. Nous prenons alors conscience de toutes les évidences.

Le fil d’Ariane serait la possibilité renouvelée de mettre au jour toutes les évidences et de les transmettre. Autrement dit, révéler ce qui est en lien permanent et qui s’entrecroise dans les gestes, actes ou cycles qui se répètent. Ce serait ça, mon fil d’Ariane (sourire).

Entretien réalisé par Sylvia Botella

 

Labyrinthe #series, les 19 et 30 janvier 2016, et les 3, 10 et 14 février 2016. Et la Foire d’attraction Labyrinthe du 19 au 21 février 2016 aux Halles de Schaerbeek à Bruxelles: www.halles.be