La trilogie des éléments au Théâtre Varia - L'Interview de Marianne Pousseur

"La trilogie des éléments: Phèdre"
"La trilogie des éléments: Phèdre" - © Marco Sallese

Critique ***

Ismène (l’eau)/Phèdre (le feu)/Ajax (l’air)

Les spectateurs bruxellois auront la chance de voir ou revoir au Théâtre Varia, la belle trilogie créée par Marianne Pousseur et Enrico Bagnoli d’après des poèmes de Yannis Ritsos qui saisissent, à la veille de leur dénouement, trois destins légendaires : Ismène, Phèdre et Ajax. Sous le regard d’Enrico Bagnoli, magicien des lumières et des images, Marianne Pousseur leur donne corps et voix. 

Quel est le point de départ de cette trilogie ?

Marianne Pousseur : C’est sans doute l’amitié qui s’est nouée avec Georges Aperghis. Il avait écrit pour moi et l’Ensemble Intercontemporain une œuvre que nous sommes allés créer en Grèce. A cette occasion, un acteur du spectacle avait dit, en guise de bis, un poème en grec que je n’ai pas compris, mais qui a produit sur le public une impression très forte. L’acteur m’a dit que l’auteur était un très grand poète, Yannis Ritsos. J’ai découvert le texte Ismène, et à notre demande, Aperghis a tout de suite été enthousiaste pour composer une musique sur cette œuvre qu’il connaissait bien et qu’il avait souvent eu envie de travailler. Ismène a été créé en 2009 et à beaucoup tourné en France, en Pologne, au Mexique, en Italie … Et pendant cette tournée, nous avions le sentiment qu’il y avait dans cette matière quelque chose à approfondir. Nous avons alors décidé de travailler sur une structure plus vaste et de développer le projet sous forme de trilogie en choisissant deux autres personnages issus du même cycle de poèmes qu’Ismène : Phèdre et Ajax. Ce cycle s’intitule La quatrième dimension, mais il n’a jamais été traduit en français dans son intégralité.

Le choix d’Ajax était audacieux, puisqu’il s’agit d’un homme.

Oui, et cela a donné lieu à bien des discussions et des doutes. Mais ce qui m’avait beaucoup impressionnée dans le texte de Ritsos, c’est qu’Ajax, au moment où il se dépouille de son armure, où il perd tout ce qui faisait de lui un héros, découvre sa propre facette féminine. Et donc c’était important pour nous de créer trois personnages qui au terme de leur parcours, au moment d’affronter la mort, acceptent leur complexité identitaire. C’est notamment le cas d’Ajax, dont la personnalité est, au départ, extrêmement simple, presque brutale, même si c’est une figure très belle et très positive, honnête et droite. Les circonstances lui font ouvrir les yeux sur toute une série de réalités auxquelles il n’avait pas accès du fait de cette identité héroïque.

Revenons à Ismène. Qu’est-ce qui vous a intéressée dans ce personnage? On a l’habitude de célébrer plutôt sa sœur Antigone.

Ce qui m’a intéressée c’est l’aspect réflexif, cette volonté vitale qui est en elle. En effet elle refuse d’aider Antigone, parce qu’elle sait que même si elle l’aide, ça ne va rien changer: malheureusement Polynice n’est plus, et en enterrant Polynice, on sait qu’on est condamné à mort. Et donc Ismène refuse d’aller droit vers la mort. Jean-Luc Plouvier, qui n’était pas d’accord avec notre choix, a reconnu, en travaillant avec nous, qu’Ismène portait quelque chose de très humain, c’est une figure qui refuse toute idée d’héroïsme et s’attache à des valeurs plus modestes, de fertilité, de nature, de sensualité. Elle porte un regard extrêmement lucide sur sa sœur et son père et parvient à mettre le doigt sur des vérités. Elle dit, par exemple, à propos de son père Œdipe: "La fréquentation du pouvoir a fait de lui un homme totalement impuissant et aveuglé, il était déjà aveuglé avant de se crever les yeux".

Ismène incarnerait le réalisme face à l’idéalisme d’Antigone?

Elle n’est pas seulement réaliste, elle place son énergie ailleurs. Nous avons beaucoup réfléchi sur la question de l’héroïsme. C’est quoi, un héros, aujourd’hui ? Quelqu’un qui se fait sauter dans un autobus, ou quelqu’un qui, dans un cadre intime, développe quelque chose, donne la vie et agit pour que les choses puissent continuer? C’est vraiment une question intéressante.

Avec Phèdre, c’est le thème de la passion amoureuse contrariée.

Voilà tout à coup une féminité de feu. C’est une femme qui souffre parce qu’elle a été rejetée de manière très brutale. Elle est tombée amoureuse d’un homme beaucoup plus jeune qu’elle, ce que la société ne peut pas tolérer, alors que si c’était l’inverse, il n’y aurait pas de souci. Et de plus il s’agit du fils de son mari, ce qui aggrave son cas. Il s’agit d’une réflexion intérieure où elle parle de sa douleur, de sa difficulté à vivre avec ça. Et comme elle ne parvient pas à accepter, elle va se donner la mort tout en expliquant bien à Hippolyte que c’est lui qui se trompe, non pas parce qu’il aurait dû l’aimer mais parce que les valeurs de pureté qu’il défend ne vont pas le porter loin. Elle meurt en l’entraînant dans sa chute.

Quel est l’apport de Ritsos à la tradition littéraire grecque dont il s’inspire, en particulier le théâtre de Sophocle?

Il parvient notamment à nous mettre en contact avec cette tradition littéraire tragique sans qu’on ait l’impression qu’elle est loin de nous, il crée un pont. Il faut dire que c’est très fréquent dans la littérature grecque en général; la tradition est complètement intégrée dans le monde d’aujourd’hui, et en particulier chez lui. Il ne transpose pas ses personnages de la Grèce antique à notre monde contemporain, c’est comme si le monde antique et le monde contemporain n’étaient, ne faisaient qu’un. La porosité entre ces deux mondes est constante. C’est impressionnant, et les jeunes en particulier se sentent concernés par ce qu’il écrit.

Vous avez intitulé le spectacle La Trilogie des éléments. Quel est le rôle des éléments? Est-ce présent dans la poésie de Ritsos ou s’agit-il d’une trouvaille personnelle?

On sentait dans la poésie de Ritsos la présence, chez Ismène, de la terre, et à partir de là on a souhaité travailler beaucoup sur les éléments naturels. Et donc Ismène se déroule dans l’eau, mais il y a aussi la présence du feu dans le spectacle, celle de la terre, qui est là sous forme d’argile. Il nous a semblé que cela pouvait créer un lien entre les trois spectacles, mais il fallait aussi varier et faire évoluer cette relation aux éléments. Ainsi dans Phèdre, le feu est un élément particulièrement important, parce qu’on a l’impression que Phèdre se consume, comme une glace brûlante. Quant à Ajax, on peut dire que, par son parcours vers l’apaisement, c’est comme si d’une masse compacte, il allait progressivement vers quelque chose de plus en plus aérien. L’air lui va très bien! Quant à la terre, elle est présente dans les trois volets.

Dès que vous avez décidé de créer une trilogie, il vous a semblé important d’imaginer un ou des fils rouges entre les trois volets?

Oui, c’était important de donner un sens à ce choix d’une trilogie. L’espace est le même, c’est un carré, une espèce de prison dans laquelle se trouve le personnage, et dont il ne sort pas. On voit aussi comment les éléments naturels interagissent avec le personnage. D’autres éléments se retrouvent dans toute la trilogie, avec des variations, comme le miroir par exemple, qui apparaît d’abord dans l’eau avec Ismène, et ensuite sous d’autres formes. C’était important qu’il y ait un langage commun entre les trois.

La musique était pour vous un élément indispensable au spectacle?

Oui, bien sûr, d’abord parce que c’est un langage que je porte en moi, mais aussi parce que nous pensons, Enrico et moi, que si on veut raconter cette histoire dans sa complexité, il faut la raconter avec différents langages, et le texte parlé n’est pas le seul. L’image, la lumière, le mouvement et la musique sont autant de moyens de compléter ce qui est dit par le texte, ou de tresser avec le texte une relation intime de dialogue et même de confrontation, parfois. Cela dit, il y a beaucoup de musique dans Ismène, il y en a beaucoup moins dans Phèdre, et à nouveau beaucoup plus dans Ajax, parce que le personnage de Phèdre avait une telle forme de violence et de sécheresse que la voir chanter n’était pas évident.

Dans quel sens avez-vous travaillé les images scéniques, l’aspect visuel du spectacle?

Il n’était pas question, évidemment, de traduire les didascalies de Ritsos de manière naturaliste. Nous voulions donner au spectateur l’impression de rentrer vraiment dans l’univers mental et l’imaginaire du personnage, mais aussi dans son vécu physique. Pour Enrico, il était important de structurer le spectacle dans son rythme interne, un rôle qu’il donne à la lumière. Notre souhait était que les perceptions du spectateur soient presque floues, c’est-à-dire que dans son souvenir, il n’y ait plus de frontières entre ce qu’il a vu, entendu et senti. L’apport visuel est donc très fort, il permet même de rentrer dans le spectacle, même s’il n’écoute pas tout le texte de Ritsos, parce qu’au final beaucoup de choses se passent sur le plateau, au-delà des mots.

Infos pratiques

La trilogie des éléments de Yannis Ritsos au Théâtre Varia

Mise en scène et lumières : Enrico Bagnoli

Interprétation : Marianne Pousseur

Ismène : 28/11

Phèdre : 29/11

Ajax : 30/11

Trilogie : 03/12

De nombreux événements et animations se dérouleront également autour de ces spectacles.