La programmation 2018 des Doms en Avignon : "Femmes…je vous aime…"!

"Les Doms" en Avignon
2 images
"Les Doms" en Avignon - © Jérôme Van Belle

C’est du "grand" Julien Clerc (mais pas seulement !) la programmation très personnelle et revendiquée comme telle par Alain Cofino Gomez, le Directeur des Doms, la "vitrine" de la Communauté française en Avignon. A commencer par le Prix Jo Dekmine, créé cette année par le directeur des Doms en l’honneur de Jo, patron du 140 et explorateur fervent du Off en Avignon. Un Prix attribué à Mercedes Dassy, une jeune danseuse/chorégraphe dont on a apprécié le solo "néo-féministe" plein d’humour "I-Clit" à la Balsamine. Sans être programmée elle bénéficie de 8 jours de séjour gratuit à Avignon pour explorer le milieu et les imaginaires.

Tout en se gardant de céder à une thématique ou à une mode (voir itv ci-dessous) Cofino Gomez s’adapte à l’air du temps "féminin" qui a soufflé très fort.  Et voici "La Musica deuxième" de Marguerite Duras, une mise en scène raffinée de Guillemette Laurent avec Catherine Salée et Yoann Blanc (nominée parmi les trois meilleures mises en scène des Prix de la Critique 2017). Un spectacle "jeune public", "Bon Débarras", création collective de marionnettes, mise en scène par Muriel Clairembourg. "Pas pleurer", (lauréate espoir féminin 2017 pour son interprète soliste, Marie-Aurore d’Awans, célèbre aussi pour son militantisme au Parc Maximilien). Un texte de femme (Lydie Salvayre) mis en scène par Denis Laujol. Autre création collective, mise en scène par une femme, Justine Lequette, "J’abandonne une partie de moi que j’adapte" un des "produits" les plus originaux du National cette année. Enfin Louise Emö et son "Mal de crâne" présenté comme "Hamlet vs Eminem", une tragédie underground.

Et les hommes ? "Inaudibles" comme le suggère le titre du chorégraphe invité Thomas Hauert ? Pas vraiment puisque, outre Hauert, on compte deux belles personnalités du monde circassien, Julien Fournier ("Burning") et Patrick Masset, ("Strach") deux des grands moments du festival de cirque "UP" 2018. Et, outre Denis Laujol, un petit "rescapé" théâtre, Jean-Michel d’Hoop pour "L’Herbe de l’Oubli" où des marionnettes géantes jouent les fantômes de Tchernobyl.

La parole au patron pour suivre le fil conducteur de ses "surprises".

Interview d’Alain Cofino Gomez

Christian Jade : Quels sont vos critères intimes de sélection ?

Alain Cofino Gomez : La surprise et l’émotion. Et l’émotion de la surprise. C’est-à-dire m’asseoir, même si je connais Duras ou un autre terrain connu, à l’intérieur de ce terrain connu, arriver à être surpris, c’est tout le plaisir d’être dans ce qu’on appelle " les arts vivants ". C’est ça qui est vivant, on est devant un être humain et on ne sait pas, quoi. C’est complexe un être humain. Cette complexité-là, quand elle est sur la scène, elle m’interpelle, elle me touche, elle est synonyme de richesse. Donc c’est ce mécanisme de surprise. Bon, ce n’est pas la surprise pour la surprise, hein ! Vous allez voir, les spectacles ne sont pas nécessairement surprenants. Mais ils inventent des choses en cours de route, dans leur développement, et c’est ça qui me touche et m’intéresse.

Il y a beaucoup de femmes "porteuses de projets" dans la programmation. Est-ce un hasard ?  

Je suis sensible à ce que ces artistes féminines produisent. Elles arrivent à développer des questions et à produire des surprises qui me touchent. Par exemple, le rapport qu’elles ont avec la construction d’une histoire qui n’est pas chronologique. Elles arrivent à offrir à des enfants quelque chose qui dépasse l’habitude, une thématique et une petite morale sur le monde. Avec elles, on regarde les enfants pour ce qu’ils sont et on jette un œil à leur jardin secret. Il faut peut-être être une femme pour connaitre ces endroits-là. Je suis attentif à ces surprises, pas tellement à ce que l’artiste soit féminin. Mais quand je signe la programmation et que je la construis, je suis attentif, car il faut l’être actuellement. Il ne faut pas se laisser déborder par un trop plein de masculinité, souvent plus présente. Mais au final, la surprise vient du spectacle,

Beaucoup de "jeunes femmes" dans votre programmation ?

La question des trentenaires, ça m’intéresse. Comment les trentenaires voient le monde et l’avenir ? Parce que nous on a réfléchi, on a vécu nos trente ans, on sait où on est. C’est comment de vivre quand on a trente ans ? C’est quoi le bonheur à trente ans ? Ça débloque ça. Mais c’est intelligent de le faire arriver à partir d’une production qui vient du passé et de questions qui ont été posées il y a cinquante ans.

Dans le reste de votre programmation, il y a deux spectacles du Théâtre de Poche qui est plutôt spécialisé dans la réflexion "politique" ou de société. Votre programmation est plus de politique que d’habitude ?

Oui, mais c’est quelque chose qui traverse toute la création des scènes actuellement un peu partout en Belgique très certainement, donc on ne peut pas y échapper. Moi quand je programme, je vois ce qui a été créé dans l’année, et si dans l’année il y a un vent politique, et bien je n’en suis que l’écho finalement. Mais ça ne change rien, jamais je ne cherche une thématique, ça m’intéresse très peu. Mais à partir d’une thématique qu’un(e) artiste a choisie, comment il/elle en fait quelque chose d’organique, de fort, de beau et de surprenant, là ça m’intéresse. La politique pour la politique, ce n’est pas l’endroit du théâtre. L’endroit du théâtre, c’est l’endroit de l’art.

En cirque, vous avez une bonne programmation aussi !

Cette année, deux spectacles grâce au Ministre de la visibilité de Bruxelles, qui nous a permis d’avoir un budget élargi pour pouvoir proposer deux spectacles, "Strash" et "Burning", On rentre vraiment dans deux univers et deux façons très différentes de faire le cirque. Une qui est très politique, une réflexion sur le travail, sur la dureté du monde et du rythme qu’on prend, de cette maladie qu’on appelle le burning. Et l’autre, très participatif, qui nous amène dans le rêve et le cauchemar, et qui nous fait voyager dedans presque comme des acteurs. Pas une participation comique ou "piégante", pas du tout, mais à un moment, on est frères de rêve avec eux. C’est une proposition qui me touche beaucoup.

Passons à vous comme "politique". Vous êtes officiellement la vitrine de la Communauté française (la Fédération Wallonie-Bruxelles) en Avignon. Mais vous n’êtes pas les seuls Belges à programmer "du Belge" en Avignon. Est-ce qu’il y a une réflexion sur "comment unir nos forces" , comment collaborer avec le IN  comment aller au-delà de ce petit lieu magnifique qu’est les Doms ?

Il y a une expression que je n’utilise jamais mais je pense qu’elle est à propos : je pense que le mieux est l’ennemi du bien. Les choses se passent bien, on est dans la surproduction, les stratégies. Les Belges sont ultra-présents et Il ne faut pas nécessairement les fédérer. C’est bien qu’on soit différents, qu’il y ait des Belges dans le IN et dans le OFF et dans la "vitrine" des Doms : cette variété-là, est intéressante aussi. Ils peuvent coexister, ces Belges, on ne doit pas toujours tracer des lignes, des ponts etc. Je pense que ce serait inutile, épuisant, et improductif.

Les Doms en Avignon, du 7 au 26 juillet