'La Musica Deuxième'(Marguerite Duras): l'impossible rupture, mouvement perpétuel. ***

Catherine Salée et Yoann Blanc dans "La Musica deuxième" de Marguerite Duras m.e.s de Guillemette Laurent
Catherine Salée et Yoann Blanc dans "La Musica deuxième" de Marguerite Duras m.e.s de Guillemette Laurent - © Michel Boermans

Critique :

Le jour de leur divorce, un homme et une femme, Anne-Marie et Michel, se retrouvent dans un hôtel de province où ils se sont jadis aimés et passent la soirée (‘La musica’, 1965) puis la nuit jusqu’à l’aube (’La Musica deuxième’1985) à ressasser ce passé contradictoire, fait de reproches, de jalousies, de mesquineries, de tentations, lui de meurtre, elle de suicide. En somme, tout ce qui nous passe par la tête lorsqu’on solde une relation dont la pauvreté fait, paradoxalement, la richesse. Et où le constat est double : impossible de vivre ensemble et impossible de couper le cordon. On est tous des inachevés, dans nos relations amoureuses, des éternels ‘recommençants’, comme la ‘Musica 2è’, définitivement désespérée, reprend, inlassablement, la Musica 1ère, plutôt drôle. Et les mêmes cycles, les mêmes ruminations pourraient recommencer à l’infini dans nos têtes, dans nos cauchemars. Ou dans l’espace fictif d’une chambre d’hôtel où deux acteurs superbes, Catherine Salée et Yoann Blanc nous invitent à écouter leur partition, leurs thèmes et variations musicaux, cuits à l’étouffée des mots.

Au début ils lisent le texte posé devant eux, en souriant, cherchent notre complicité fictive pour nous entraîner petit à petit dans leur enfer. Ils sont d’abord lecteurs, acteurs ‘à distance ‘, avant d’entrer progressivement dans les replis d’un combat dont le tourbillon nous attire irrésistiblement.

Musique et chorégraphie.

La metteuse en scène, Guillemette Laurent s’avoue ‘midinette’, adorant les vaudevilles, comme Marguerite Duras, ‘girly’, dit-elle, qui a de fait beaucoup brodé sur le thème de fidélité, comme en témoigne son œuvre la plus populaire, ‘L’Amant’. Mais Guillemette est aussi experte en médiation culturelle et ça se sent. Ainsi la première partie est jouée " allegretto " et le public de divers âges et origines  ne se prive pas de sourire voire de rire. Duras qui fait rire ? Ben oui, ça arrive ! Catherine Salée et surtout Yoann Blanc nous donnent ce plaisir-là aussi.

Le texte n’est pas toujours ’évident’, à force de ‘non-dits’ et de traversées de souvenirs, sans logique chronologique, mais nous rattrape toujours au tournant. Parce que l’espace, très grand, du théâtre Océan Nord est utilisé sobrement, en profondeur et largeur, avec un minimum d’accessoires, 2 chaises, un canapé, quelques micros. Et laisse le corps, parfois chorégraphié, exprimer,  ce que le mot murmure. La musique, Beethoven mais pas seulement, et la lumière, en clair-obscur sans emphase ni excès, complètent cette petite musique du texte dont s’emparent les visages et les corps des comédiens pour simplement jouer juste, communiquer. Catherine Salée et Yoann Blanc, connus du grand public par des films ou séries télévisées réalistes et efficaces, déploient ici leur savoir faire théâtral que nous savourons depuis bien longtemps. Pour nous transmettre les vibrations, à la fois vraies et fausses, de ce " couple de théâtre " en déroute. Désespérés et drôles à la fois, ils ont cette complicité évidente qui nous entraîne dans leur sillage, dans leur folie. Très maîtrisée.

Un spectacle raffiné et accessible : le comble de l’art théâtral.

’La Musica Deuxième’(Marguerite Duras)

-Au Théâtre Océan Nord jusqu’au 18 mars

http://www.oceannord.org/

Christian Jade (RTBF.be)