La forêt, bouffonnerie poético/théâtrale.

"La forêt" d'Ostrowski est un des chefs d'oeuvre comiques du théâtre russe auquel tout metteur en scène ambitieux a envie de se mesurer.  Avec ses deux acteurs bouffons qui font sauter les apparences des bourgeois russes, fin XIXè siècle, il est tentant de tirer la couverture vers notre époque de fric-roi. C'est l'option de Xavier Lukomski, au Théâtre Le Public.

Critique :***

Au début on croit se retrouver dans la Cerisaie de Tchekov, écrite …près de cinquante ans plus tard.. Une veuve, riche propriétaire terrienne, Gourmyjskaïa , vend sa forêt, morceau par morceau, à un moujik enrichi, le marchand de bois Vosmibratov. Autour d’eux, un nombre impressionnant d’acteurs secondaires, dans une ronde d’intérêts et d’amours contrariés, avec comme point commun le mensonge, la dissimulation et le désir honteux. Gourmyjskaïa, ruinée et proche de la mort, est une intrigante hypocrite qui dissimule sa passion pour un jeune homme, Boulanov sous couvert de l’offrir à sa pupille Axioucha.  Complications. Ajoutez une servante venimeuse et servile, Oulita et un serviteur lucide Karp, pas loin des personnages moliéresques.

Surtout, il y a un formidable duo d’acteurs paumés et ‘SDF’, made in Russia, le comique (Veinev) et le tragique (Padveinev). Au seuil de l’hiver, ils trouvent refuge dans la propriété  de la tante libidineuse de Padveinev, Gourmyjskaïa, mais ils s’avancent, masqués en officier et majordome, pour cacher l’infortune d’être… acteur. Ce duo improbable est ‘magique’: ces vrais «artistes» arrachent les masques des «comédiens»  menteurs, qui se disputent argent, sexe et pouvoir. La morale de l’histoire, c’est un énorme éloge de l’art théâtral, capable de démasquer les vices de la société.

Le cadeau de la pièce : ces deux rôles en or de bouffons de la Reine …ruinée, parfaitement assumés par Didier De Neck (Veinev), complice goguenard ,d’une méchanceté drolatique de Padveinev (un Paul Camus magistral, révélateur de l’hypocrisie générale, Don Quichotte redresseur de torts). Avec une remarquable Jo Deseure pour incarner la doucereuse hypocrisie de la propriétaire vieillissante. Elle est flanquée de sa servante lucide et servile (Brigitte Dedry, égale à elle-même) et de don future amant arriviste, Boulanov (révélation, le jeune comédien Ilyas Mettioui, à l’aise dans ce rôle à double face).

La distribution est le point fort de ce spectacle, appuyé (parfois un rien trop fort) par un duo de musiciens, violon et accordéon, Bénédicte Chabot et Estelle Lannoye. Par la musique, Xavier Lukomski essaie d’insuffler, comme il l’avait déjà fait pour La Mouette, une nostalgie slave et un rythme narratif. Mais malgré de louables efforts, le problème du rythme est le bémol de ce spectacle : la première heure tarde à installer et dessiner  chaque personnage et à planter les rapports de force. Le rôle grandissant des deux bouffons, lyriques et sarcastiques, fait soudain tourner le manège de manière plus visible et dynamique. Une première partie un rien tchekhovienne (dans le sens «languissant» du terme), une deuxième emportée par la bouffonnerie lyrique des deux maîtres du jeu. Au total un spectacle qui nous laisse un peu sur notre faim par rapport aux réussites antérieures de Xavier Lukomski, dont la Mouette avait remporté le prix de la critique (mise en scène, 2005). Mais on apprécie sa constante à nous creuser le sillon russe, surtout contemporain, dont l’inoubliable Donne-moi tes yeux, j’ouvrirai une fenêtre dans ta caboche» de Daniil Harms (1996, La Balsamine).

La forêt d’A. Ostrovki, m.e.s X. Lukomski, au Théâtre Le Public jusqu’au 28 avril.

Info : www.theatrelepublic.be  Tél 0800944.44