La force des duos "hauts de gamme": Sam Touzani/Isabella Soupart. Et Jo Deseure/Christian Crahay.

Sam Touzani et Eléonore Valère-Lachky dans "C'est ici que le jour se lève".
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Sam Touzani et Eléonore Valère-Lachky dans "C'est ici que le jour se lève". - © Danny Willems

Sam Touzani se raconte en dansant : « C’est ici que le jour se lève». Yasmina Reza plante un auteur et une «groupie», dans un train: «L’homme du hasard». Jolis cocktails.

C’est deux fois rien, à première vue, ces deux (faux) dialogues. Et pourtant ils séduisent. Présence physique, efficacité de la mise en scène. A petits pas ou grands élans chorégraphiés, de belles émotions.

«L’homme du hasard» ou quand Yasmina Reza oublie son «boulevard» chic. ***

 

Yasmina Reza c’est "Art", "Le Dieu du Carnage", ou encore "Conversations après un enterrement". Autant de succès internationaux, sur des affrontements à fleurets mouchetés… ou sanglants, qui visent le snobisme de l’avant-garde ou les apparences familiales. Avec des dialogues brillants, "à la française".

Rien de tel avec "L’homme de hasard", un exercice de style très serré où deux monologues intérieurs se superposent entre deux passagers d’un train, vissés à leur banquette. Lui est un auteur à succès vieillissant, qui règle ses comptes avec le monde, les femmes, sa fille, son beau-fils…et les critiques. Amer, misanthrope, insupportable de prétention. Et pourtant attachant, comme l’Alceste de Molière. Elle, rumine en douceur une rupture amoureuse et rêve petit à petit de séduire son romancier préféré, qu’elle a reconnu et dont elle lit le dernier roman. Une situation apparemment artificielle, cousue de fil blanc. Et pourtant ça marche. Parce que l’écriture de Yasmina Reza permet à la fois la violence grognonne de l’acteur et la douceur insinuante de l’actrice. Comme une Musica deuxième, de Duras, version optimiste. Avec de superbes acteurs à leur sommet. Christian Crahay, jamais cabotin dans ses amertumes, très expressif dans ses silences. Et Jo Deseure, d’une fluidité magique dans l’expression subtile de ses douleurs et de ses espoirs. Un masculin-féminin qui vous fond en bouche comme une tablette de "noir de noir", parfumée à l’humeur du jour. Les atouts supplémentaires : un lieu intimiste de 40 places, le Boson où on déguste la performance à deux pas des interprètes. Et une mise en scène du maître des lieux, Bruno Emsens, remarquable directeur d’acteurs qui parvient à surmonter l’obstacle majeur : le statisme du double monologue. Les deux personnages sont dédoublés par d’expressives marionnettes, qu’ils manipulent eux-mêmes, comme si corps et âme voguaient dans l’espace étroit du compartiment. Et les monologues finissent par dialoguer, plans larges ou corps rapprochés. Une belle alchimie.

NB : le lieu, Le Boson, près du cimetière d’Ixelles, est dû à une initiative récente de Bruno Emsens. Une prise de risque réussie.

"L’homme du hasard" de Yasmina Reza, au Théâtre Le Boson, jusqu’au 5 décembre.

Relâche du 1er au 9 novembre. Info : www.leboson.be

«C’est ici que le jour se lève»: une douleur chorégraphiée. ***

Un jour Sam a connu une rupture, comme chacun. Une liaison forte et profonde avec la dimension interculturelle en plus. La compagne de ce Belge d'origine berbère était une Flamande aux yeux bleus qu’il avait peiné à imposer à sa famille et crac elle s’en va puis revient. Les intermittences du cœur et du corps, un classique, amplifié par la différence d’identité.

Mais comment dépasser le gros chagrin autobiographique pour arriver à en faire une matière d’art transmissible à chacun? Sam est habitué à un dialogue à 4 mains sur le texte avec Rolland Westreich, sur d’autres thèmes. Survient alors Isabella Soupart, chorégraphe ayant déjà élagué…Racine et dont l’univers est plutôt la "déconstruction" que la construction. Vous suivez ? Compliqué ? Pas tant que ça. Le témoignage de Rolland. "le travail (d’Isabella) prend appui sur les émotions profondes charriées par un texte et les rend visibles, palpables, sensibles. De nos mots ne subsistent que les essentiels, ceux qui ne sont pas exprimables par la danse, le jeu d’acteur, la musique…Tout ce que le texte d’origine perd en paroles, l’œuvre totale gagne en puissance artistique. Et le coauteur en enchantement".

Le projet est beau mais risqué. Il fonctionne fort bien sur la partie affective, le jeu de la séduction et de l’éloignement, le chassé-croisé des sentiments obliques. Sam est non seulement un acteur mais un athlète, beau et convaincant, à la hauteur de sa partenaire, la séduisante Eléonore Valère-Lachky qui emplit l’espace étroit de la salle des voûtes de ses volutes de séduction. Elle peine un peu à dire son texte mais qu’importe puisque c’est Sam qui mène le jeu verbal, soutenu, live par la guitare basse de Malena Sardi. Et le propos s’élargit alors à la famille, au père en particulier, qui n’a jamais vu d’un très bon œil cette liaison. Prise de risque familial, échec, retour de la "belle" transformée en jolie noiraude. Tout fonctionne plutôt bien grâce à la danse mais avec un sentiment de "trop peu" pour le texte. Comme si dans ce couple infernal danse/théâtre, ou livret/musique à l’opéra, le texte se trouve sacrifié à la danse ou la danse encombrée de texte. C’est notre bémol : le mixage des deux dépendra des jours et des spectateurs. Le jour de notre vision, le public, en tout cas, a apprécié, globalement séduit. L’essentiel, en somme.

"C’est ici que le jour se lève" de Sam Touzani, Isabella Soupart et Rolland Westreich.

Théâtre Le Public jusqu’au 31/12. Relâche du 3 au 7/11. Info : www.theatrelepublic.be

Christian Jade (RTBF.be)