La fête des pères :" Avant la fin "(Catherine Graindorge) et " Pater " (Barbara Sylvain). Humour et émotion y font bon ménage ***

CATHERINE GRAINDORGE  dans Avant la fin
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CATHERINE GRAINDORGE dans Avant la fin - © Gregory Navarra

Quelle belle (et rare) idée : deux théâtres (Les Tanneurs et les Riches-Claires) se font de la pub réciproque, et pas de la concurrence sauvage, pour deux spectacles sur un même thème, lui aussi plutôt rare : l’amour d’une fille pour son père. Les mères chéries par leur fils  ont davantage la cote, de Proust à…Tom Lannoye. De plus les deux spectacles sont complémentaires : la vision du père de Catherine dégage une émotion contenue alors que Barbara Sylvain joue la distance humoristique et la participation du public. Il faut donc voir les deux solos comme un thème et variations en musique. La répétition du thème engendre la différence.

" Avant la fin " : Michel Graindorge, l’homme qui ne croyait pas à la mort.***

Difficile pour moi d’être objectif, parce que Michel  incarne une génération qui croyait aux idées et à la possibilité de changer le monde et les gens. Et qu’en outre, professionnellement j’ai couvert pour le journal télévisé de la RTBF (5 ans de ma vie, avant le JP radio) le procès historique où il a été acquitté, alors qu’il était soupçonné d’avoir favorisé l’évasion d’un grand bandit, François Besse, copain de Mesrine. Ajoutez que Catherine était au chevet de son père, hospitalisé, en 2014 quand je lui ai téléphoné pour un conseil, à quelques mois de sa mort. De quoi communier dans la sympathie ? Et d’être " récusé " comme critique ? Pas du tout : le spectacle de Catherine touche tout le monde parce qu’elle parle de son père, qui se trouve être ce Michel un peu mythique, avec une délicatesse, une simplicité qui émeut tous les pères (et mères)  et tous les enfants (filles ou garçons). ‘Emeut’ n’est peut-être pas le bon mot parce qu’il n’y a pas un gramme de pathos dans sa façon de témoigner de la jeunesse de son père, fils d’un gardien de prison, de ses idées politiques-un intense besoin de justice à la base- et de sa fin de vie pénible, cloué sur un lit d’hôpital, aux soins intensifs .Il résistait aux sédatifs les plus puissants, comme si l’instinct de vie était plus fort que l’instinct de mort. Pour raconter ce parcours, en douceur, en élégance, Catherine use de moyens hyper classiques, photos, projections de mots, petites vidéos, violon en direct, elle est musicienne et quelques pas se sirtaki pour se détendre et nous détendre. Raconter doucement est un don et une thérapie : elle a tout essayé pour faire son seuil mais c’est le théâtre qui y parvient. Et c’est comme la dernière promesse, tenue, d’une fille à son père.

" Pater ".Barbara Sylvain met son père absent…à distance. Drôle et chaleureux ***

Comment se guérir d’un père décevant, fuyard, qui ne joue pas son rôle ? D’abord en en faisant un concept… vivant : il y a bien sur scène un monsieur grisonnant entre 65 et 75 ans, mais ce n’est pas son père et elle l’a rencontré l’après-midi, sur casting  pour lui donner les rudiments du rôle assez sommaire qu’elle lui demande : lire un journal, danser, boire du cafe, s’asseoir sur ses genoux, lui faire des câlins. Et elle en change chaque soir. Bref un faux père, qu’elle " domine " en douceur puisqu’elle dirige tout de cet amateur qui n’a jamais mis les pieds sur scène. Le public marche à fond puisque c’est comme si on jouait une bonne blague à Papy. Ce premier degré de sympathie permet ensuite des tas de petites surprises visuelles par des moyens hyper simples (changements de vêtements de la fille qui devient le père, situations inattendues, vidéo d’exploration pour le débusquer). On est dans un jeu conceptuel très concret, chaleureux où l’intelligence n’est pas froide mais             attentive à son public et canaille à la fois. Marie Henry est à la dramaturgie, ce qui donne à l’ensemble un minimum de rigueur.

Au total un divertissement plus sérieux qu’’il n’en a l’air puisqu’il introduit la relativité joyeuse dans cette relation tellement douloureuse que peut être un père …raté ! Si votre père est raté, changez de père.

" Avant la fin " de Catherine Graindorge, aux Tanneurs jusqu’au 3 février

" Pater " de Barbara Sylvain, aux Riches Claires jusqu’au 10 février

Christian Jade, RTBF.be