«L’insoumise» : Scarlett O ‘Hara au pied du terril

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Un titre paradoxal pour raconter les rêves d’émancipation d’une mère maghrébine, femme de mineur, qui rêve d’une vie meilleure «au pied du terril». Or elle découvre le rêve de liberté dans ce film peuplé de petits blancs racistes, «Autant en emporte le vent»

Critique:***

C’est sa fille qui raconte, avec humour, l’histoire d’une famille issue de l’immigration mais qui dépasse largement ce cadre «communautaire».Au départ l’envie d’une jeune actrice belge d’origine maghrébine, Jamila Drissi (découverte au Théâtre de Poche, dans les délicieux Monologues voilés sur la sexualité en terre d’Islam.)

Ici Jamila  a voulu conter l’histoire de sa famille au Borinage. Deux questions lui trottaient en tête : quelle vision l’enfant (quel qu’il soit) a-t-il de ses parents ? Et que fait-on de la mémoire de ses parents ? Et surtout comment moi, Jamila je peux décrire mes rapports avec mon père et surtout ma mère, plus proche et avec tout un quartier. Pour mettre en forme cette mémoire disparate, Jamila s’est adressée à Soufian El Boubsi, auteur de plusieurs textes, monologues ou contes, écrits seul ou avec son père Hamadi. (On peut les voir actuellement au Théâtre Le Public dans Sans ailes et sans racines, comme acteurs de leur propre texte.).

Soufian a alors joué le rôle de «journaliste», consacrant une trentaine d’heures d’entretien à interviewer Jamila pour mettre en forme un monologue de 1h10, qui soit un objet de théâtre et pas simplement une sympathique biographie réaliste.

Le résultat est là, convaincant : Jamila, sur scène, ne fait pas un «plaidoyer» pour les jeunes immigrés de sa région mais revit très concrètement une histoire qui n’est qu’une partie de sa vie vécue .Par la fiction construite par Soufian El Boubsi elle dépasse l’anecdote et pousse plus loin les interrogations existentielles, parsemées d’humour tendre.

Une bonne trouvaille : avoir lié l’imaginaire de la mère à tout ce romantisme désuet du western américain ou du fameux «Autant en emporte le Vent», dont l’héroïne est Scarlett O’Hara. Le rapport  d’une immigrée maghrébine avec cette blanche capricieuse, vivant ses amours volages ? Pourquoi cette «réactionnaire» fait-elle pleurer la mère  de la jeune actrice. ? Parce que, malgré toutes ses contradictions, elle incarne la douleur d’une femme qui lutte pour se libérer des préjugés machistes et cherche l’amour,avec maladresse et sincérité. Voilà pour le fil conducteur mais cette courte pièce charrie tout un monde pitoyable, touchant, rigolo avec des petits personnages blancs racistes mais plus complexes qu’ils n’en ont l’air. En filigrane un message optimiste sur la possibilité de surmonter les contradictions après les avoir assumées.

Le rythme de ce monologue parfois un peu fiévreux et précipité confirme le talent de la jeune Jamila Drissi qui parvient à faire vivre avec aisance une foule de personnages anecdotiques savoureux avec un bel éloge central de sa mère. .Dotée d’un tempérament à brûler les planches, Jamila gagnerait à jouer la nuance et mieux «respirer» son rôle. Bref moins western et plus intériorisé. Mais tel quel c’est un spectacle à la fois plaisant et subtil, avec la splendide écriture de conteur de Soufian El Boubsi et son habile utilisation du cinéma pour théâtraliser l’imagination de l’actrice.

L’insoumise ou Scarlett O’Hara au pied du terril, de S.El Boubsi et Jamila Drissi à l’Espace Magh, jusqu’au 22 mai

Info:
02 274 05 10
www.espacemagh.be

Critique C.Jade dans Culture Club sur La Première RTBF 7 mai



Christian Jade