L' Homme sans qualités: passion austère, vidéo subtile

4 images
- © rtbf

Le metteur en scène Guy Cassiers, est réputé pour son amour des textes longs, à la langue rare.

Le metteur en scène Guy Cassiers, est réputé pour son amour des textes longs, à la langue rare. Après les trois épisodes de son Proust (A la recherche du temps perdu)  il s’attaque à un immense roman inachevé de Robert Musil, « Un homme sans qualités ».

Le  roman de Musil, inachevé, fait plus de 123 chapitres et des milliers de pages.  A  la veille de la guerre 1914-18, il décrit avec une acuité féroce la fin de règne de l’Empire austro-hongrois. Intérêt actuel ?  Outre la qualité de sa langue, qui fascine Guy Cassiers à l’égal de celle de Proust,  ce roman de Musil est une énorme métaphore de la décadence de l’Europe contemporaine et  Cassiers (voir interview ci-dessous) y a même trouvé de surprenantes analogies des problèmes politiques actuels : la montée du populisme, l’aveuglement des élites repliées sur un passé mythifié, les rapports pouvoir et argent et même les rapports de force culturels entre langue dominante (allemand) face aux minorités culturelles. L’adaptation de Filip Vanluchene n’évite pas cuelques  clins d’œil à une actualité politique belgo-belge sans leur donner un rôle prédominant.

Cette première partie de 3h30 (il y en aura trois) considérée par Cassiers lui-même comme un « portrait de groupe » voire une « nature morte »  est elle-même divisée en trois.   Le premier tableau, trop statique, trop bavard, avec une abondance de surtitres qui fatigue, présente une galerie de personnages, dominés par la superbe Diotime, en robe Renaissance, femme d’un homme effacé Tuzzi  et le rêveur Ulrich, « l’homme sans qualités ». Tout un petit monde s’agite autour de la célébration du 30è anniversaire de l’Empereur  d’Autriche mais ce prétexte permet de décrire une « élite »de rêveurs et d’affairistes travaillés par l’ambition et le sexe. Fil conducteur visuel, via un savant montage vidéo : « La Cène » aux personnages «  bien rangés » de Léonard De Vinci.

A la première beaucoup de spectateurs s’enfuient du Théâtre municipal  à l’entracte. Dommage pour eux car les deux derniers « tableaux » nous montrent avec une vidéo enfin dynamique, les monologues intérieurs des personnages qui gagnent soudain en épaisseur et de non moins superbes thèmes et variations sur le tableau d’Ensor  L’Entrée du Christ à Bruxelles, où l’anarchie vient miner les valeurs traditionnelles avec en parallèle la montée d’un général fascisant.

Soudain le texte austère se fait chair et passion politique sans perdre de sa qualité littéraire un peu archaïque. On sait gré à Guy Cassiers d’essayer de nous convertir à ses passions essentielles, la « grande » littérature, l’analyse politique de nos sociétés, la peinture et l’art vidéo qui permet de creuser et d’alléger à la fois ces textes sublimes, un peu durs à avaler.

Seul bémol: un bel effort a été fait sur le sur-titrage. Mais si les surtitres lumineux sont parfaits, les surtitres incrustés sur la vidéo sont parfois « gris » et pénibles à saisir, ce qui augmente l’incompréhension, surtout dans la première partie, déjà plus statique. Comme le diable est dans les détails, voilà un problème technique à la solution facile, à première vue.

L’homme sans qualités de Robert Musil, à Avignon jusqu’au 12 juillet, puis en tournée en Belgique (Bruxelles et Liège, notamment) la saison 2010-2011

Christian  Jade (RTBF.be)

Interview Guy Cassiers sur Un homme sans qualités de Robert Musil. (6MN 20')