L'Avare de Patrice Mincke… une petite claque pleine de malice

L'Avare de Molière, mise en scène de Patrice Mincke
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L'Avare de Molière, mise en scène de Patrice Mincke - © Isabelle De Beir

Il erre sans espoir de retour. L’Avare de Molière. C’est la matière première de la nouvelle mise en scène de Patrice Mincke au Théâtre Royal du Parc à Bruxelles. Suivez le fil rouge…

 

Contre toute attente, L’Avare de Molière mis en scène par Patrice Mincke au Théâtre Royal du Parc fait l’effet d’une petite claque pleine d’espièglerie. Car, ici, en dépit de la langue de Molière, monumentale, tout est résolument du côté du vivant, respire et coexiste.

La pièce - certes, de facture classique - est de qualité. Les comédiennes et comédiens y déploient un registre plein de souplesse et de mobilité. Il faut les citer : Guy Pion, Othmane Moumen, Stéphane Fenocchi, Simon Wauters, Freddy Sicx, Beatrix Ferauge, Yasnaïa Detournay, Patrick Michel, Camille Pistone et Aurélie Alessandroni. Les spectateurs, toutes générations confondues, sont enthousiastes et sensibles. Il règne dans la salle, pendant la représentation et lors de la présentation de la saison 2016-2017 par le directeur Thierry Debroux, une atmosphère bienheureuse et bienveillante. Et nos aïeuls dégustent des pralines à la pause en nous souriant.

Tous ces éléments trouvent un passage secret qui nous force à nous questionner et à repenser ce qu’est le théâtre sans s’ériger en petit juge du bon goût - être nu de tout embrigadement idéologique ou pire de sa doxa, propre.

Tous ces éléments appellent d’autres décadrages. Ils nous rappellent que le théâtre est moins un sanctuaire qu’une aventure humaine, artistique et politique. Ils se font étrangement l’écho de ce que dit Olivier Neveux lors de l’entretien Qu’est-ce qu’être spectateur ? avec Christian Ruby dans le numéro de printemps du magazine Théâtre(s) : "(…) c'est une tâche individuelle et collective, sans raccourcis : il n'existe pas de dispositifs miraculeusement émancipateurs. Une salle classique à l'italienne peut s'avérer moins assujettissante qu'une forme participative ou immersive, le théâtre épique plus aliénant qu'une œuvre "sidérante". Ou l'inverse. Le spectateur ne se programme pas intégralement, et c'est heureux - y compris devant un spectacle qui entend le faire marcher au pas. Dès lors : laisser faire l'intelligence de l'autre, égale à la sienne et renouer, pourquoi pas ? , avec le goût des réceptions polémiques (loin des "bords de plateaux" où l'artiste joue à "l'explicateur"). Il y a un tel consensus autour des spectacles. Il faut le rappeler : il n'y a pas un théâtre, mais des théâtres. Parfois, ils s'opposent. Pouvoir se confronter aux visions du monde qu'ils promeuvent et aux formes qu'ils emploient, faire émerger les contradictions et le dissensus, trouver des cadres collectifs pour organiser cette pensée et favoriser alors l'autonomie de tous et de chacun : voilà une perspective un peu plus excitante et politique que la rengaine lénifiante sur la nécessité de l'art, âme d'un monde sans âme, par temps de crise (…)".

Il ne faudrait pas croire que L’Avare version Patrice Mincke est une œuvre immaculée de la bourgeoisie, pleine d’emphase et "poseuse". C’est même le contraire, elle est sans fioritures, ni tapages. C’est un monde à la fois tragique et en miettes, sans cesse contrebalancé par un humour mordant que nous donne à voir Patrice Mincke et les interprètes, vifs et piquants.

Ici, on explore l’espace de l’avarice dans un décor réaliste, une maison grise, balafrée ou crève-cœur, celui d’Harpagon (Guy Pion), plongé dans une terrible mélancolie et même une sorte de désespoir.

On devine à travers le portrait qui surplombe les escaliers que l’être aimé s’est définitivement éteint, irrémédiablement avalé par le temps. Ne reste que l’avatar, la cassette, ma précieuse cassette, caressée et caressante, comme si elle, seule, pouvait conjurer la lente et définitive descente dans la folie, condamnant, dans le contrechamp les enfants, Cléante (Patrick Michel) et Élise (Aurélie Alessandroni), à contempler une présence-absence. Un ange triste passe jusqu’au dénouement final heureux (?).

Même si l’histoire trop connue (usée) s’effrite derrière nous, allez-y, nus de tout jugement et trouvez le regard qui fait exister le théâtre, celui du spectateur. Après, nous nous retrouverons au bar du théâtre et en débattrons sans tomber mollement dans la banalité. Peut-être y aura-t-il les artistes ? Et un jour, Olivier Neveux ?!

 

L’Avare de Molière mis en scène par Patrice Mincke du 25 février au 26 mars 2016 au Théâtre Royal du Parc à Bruxelles: www.theatreduparc.be

Olivier Neveux est professeur d’histoire et d’esthétique du théâtre à l’université Lumière Lyon-2 en France. Il est notamment l’auteur de Théâtres en lutte. Le théâtre militant en France de 1960 à nos jours aux Éditions La Découverte (2007) et de Politiques du spectateur. Les enjeux du théâtre politique aujourd'hui aux Éditions La Découverte, coll. "Cahiers libres" (2013).