KFDA 2017. Un nouveau 'musée imaginaire'. Un menu copieux : 25 créations.

KFDA 2017 MartinKippenberger
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KFDA 2017 MartinKippenberger - © Estate of Martin Kippenberger

Le lieu opérationnel du Kunstenfestivaldesarts, dans le centre de  Bruxelles, ce sera " La Palais de la Dynastie " au pied du Mont des Arts. Mais le cœur symbolique du festival battra au Wiel’s, ce beau lieu un peu ‘excentré ‘, non loin du Parc Duden, qui fête ses 10 ans. Beaucoup d’événements du Kunsten partiront en effet d’une expo au Wiel’s intitulée ‘The absent Museum ". Une allusion très claire à ce Musée d’art contemporain qui se fait toujours attendre à Bruxelles. L’expo nous  pose la question : que devrait être un tel musée dans une ville multiculturelle, de plus capitale de l’Europe. Comment rendre compte de ‘l’hybridation’ des pratiques, mot-clef du KFDA.

Le règne de la performance/installation.(16/40)

Pour joindre le geste à la parole, une série de performances, brisant les codes de nos habitudes, se grefferont sur l’expo Wiel’s, le jour inaugural (le 5 mai) et le dernier (le 27 mai).Nastio Mosquito, Angolais de Belgique, guide insolite de l’expo, y développera une situation fictive. Otobong  Nkanga y esquissera un récit postcolonial sur les flux migratoires et le risque d’assimilation, mais  à travers une variété de plante, le myosotis, parfois nommée plus familièrement " ne m’oubliez pas ". Un acte poétique, complété par un acte plus politique de Lili Reynaud Dewar autour d’images d’archives de violences policières mais sous forme d’un…opéra de 45 minutes. Non loin du Wiel’s, au Brass, le Japonais Tetsuya Umeda , explorateur de phénomènes sensoriels, nous proposera ‘Composite’,des constellations humaines pour nous rendre sensibles aux qualités éphémères du corps, de la voix et de la lumière. Tarek Ataoui dans ’Within‘ nous nous rendra sensibles à l’acte d’écouter, de " toucher le son ".

Le directeur du Festival Christophe Slagmuylder base manifestement l’édition 2017 sur la performance et la danse, le potentiel expressif  du corps et de la voix, "une approche physique et sensorielle de la réalité, évitant les formes directement verbales ".

Sensorielle l’approche de Fabian Barba et Esteban Donoso qui, dans ‘Slugs Garden’(le jardin des limaces), offrent un terrain de jeu dédié au sens du toucher, un monde à explorer les yeux fermés. Plus politique, l’approche des Barcelonais El Conde de Torrefiel, troisième apparition au KFDA. Leur tour d’Europe de 10 villes prétend faire surgir la barbarie enfouie sous la beauté, avec une esthétique hybride mêlant théâtre, danse, musique et vidéo. Carsten Höller dans ‘The Baudouin/Boudewijn experiment’, part des 24 h où Baudouin s’est mis dans l’impossibilité de régner pour ne pas signer une loi sur la dépénalisation de l’avortement. Mais il va enfermer 100 volontaires pour discuter, pendant 24h, de leurs intimités,  sans programme établi et  sans diffusion extérieure de ce happening confidentiel !

Le théâtre minoritaire et hybride (7/40)

 

Le théâtre sera donc mis à la portion congrue (7/40 spectacles) ou, à peine verbal, cadré dans un style ‘performance’. Le plus typique de cet ‘hybride’ entre théâtre et performance : Antoine Defoort et sa joyeuse bande de l’Amicale de production qui vont essayer de nous entraîner dans un curieux objet scénique, un jeu de piste qui doit déboucher sur ‘les tunnels de l’imagination’.  Le survivant, Claude Régy, 94 ans, présente sa dernière œuvre ‘Rêve et folie’, un texte du poète autrichien Trakl où Régy poursuit sa recherche d’une parole crépusculaire, ‘ l’outre noir’. Milo Rau sera le plus ouvertement ‘politique’ et ‘réaliste’ du lot, avec  ‘Empire’, qui interroge la politique européenne des migrants à travers un théâtre documentaire qui mêle expériences vécues et mythes grecs. L’Argentin Mariano Pensotti, partant du ‘Que faire’ de Lénine, à l’aube du XXè siècle reposera la même question aujourd’hui, via 3 femmes encore habitées par ce souvenir d’une possible révolution .Mais dans une forme à la Borgès, des fictions dans la fiction, comme des poupées…russes. La performeuse cubaine Tania Bruguera s’attaquera à une autre œuvre crépusculaire, ‘Fin de partie’  de Beckett, sur la mort et le désespoir existentiel. Mais, paraît-il ‘rien de plus drôle que le malheur’ ! Vamos a ver ! Transquinquennal, théâtre de base conceptuelle, a demandé à l’Argentin Spregelburd, dont les acteurs ont brillamment illustré ‘La Estupidez’, de leur composer une pièce ‘sur mesure’, une fiction postdramatique où les rôles ne cessent de se renverser. Avec un ‘Philippe Seymour Hoffman, par exemple’ comme titre, pour se moquer du culte de la vedette. Dans ‘The tip of the tongue’ Pieter DeBuysser part d’un philanthrope qui croit au progrès mais a un immense défaut d’élocution. L’occasion de s’aventurer sur le terrain glissant des nationalismes qui plombent notre atmosphère. Enfin l’Iranienne Azade Shahmiri, pour parler du présent censuré de son pays, projette en...2070  le désespoir  d’une jeune femme en quête d’une ‘vérité improbable’ sur la disparition de son. grand-père.

Un programme de danse costaud, à la fois baroque et conceptuel. (10/40)

 

 Eszter Salomon, une habituée, propose ‘Landing’, un rituel à partir de chants traditionnels d’Indiens Mapuche pour lutter, artistiquement, contre le chantage à l’identité qui envahit notre espace médiatique. Simon Mayer subvertit les formes folkloriques traditionnelles  (autrichiennes)  au profit du chamanisme, en se servant des formes les plus avancées de la magie…technologique. La baroque Marlène Monteiro Freitas part des Bacchantes d’Euripide pour interroger la fameuse différence entre ‘l’apollinien et le dionysiaque’, la raison et l’intuition. Marcelo Evelin explore les corps malades, rarement exaltés en danse, corps fatigués, souffrants, proches de la déchéance. Mais, inspiré par le butoh japonais, il en fera un hymne à la vie. Märten Spängberg , chorégraphe conceptuel s’intéresse lui aussi au déclin physique et mental, à partir du concept de ‘perte’. Et nous proposera, dans le cadre de la Villa Empain, une ‘nuit féminine’, 7 heures de réflexion pour échapper à la tyrannie du temps.’Une danse de l’horreur dans un trou noir expérimental compressé’. Ayelen Parolin, Argentine de Bruxelles, avec 4 danseuses et un pianiste nous prouvera que nous sommes tous des ‘autochtones’, mêlant action, poésie et humour. Pierre Droulers nous invitera à partager un livre (publié au prestigieux fonds Mercator) sur ses 40 ans de création. Quant à Boris Charmatz, il s’appropriera 3 espaces publics de Bruxelles, non encore révélés ! Mais la danse peut se faire plus ouvertement politique avec le Syrien réfugié à  Montpellier Mithkal Alzghair : ‘Displacement’ explore l’identité écartelée des corps syriens pris  entre danse traditionnelle, transe, corps militaire, en guerre ou en exil.

 Au total, un KFDA 2017 semblable à lui-même : politique, mais en oblique, artistique, mais hors codes, proposant des chocs et des expériences en ‘borderline’ de nos habitudes. Avec une grande variété de 40 propositions transversales, dont 25 créations, locales et universelles, voulant rendre les limites et les frontières poreuses et fluides, à l’inverse d’un discours dominant de fermeture/repli nationalistes, aux USA comme en Europe.

Kunstenfestivaldesarts (KFDA) du 5 au 27 mai.

http://www.kfda.be/

Christian Jade (RTBF.Be)