KFDA 2017 : Carnets de route. Ouverture en demi-teintes. Danse et performance.

Marlène Monteiro Freitas dans 'Bacantes'
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Marlène Monteiro Freitas dans 'Bacantes' - © Filipe Ferreira

Le KFDA est à la fois pointu et généreux, politique et pudique. La bonne idée de cette année : l’avoir centré sur le Wiels, une ex-brasserie transformée en centre d’art contemporain et située près de l’espace de performance de Rosas d’ATDK. Nous reviendrons ci-dessous  sur quelques performances du week-end dont l’inoubliable ‘Within’ de Tarek Atoui, une des vedettes incontestables de cette année.

‘Bacantes’ : une transe géométrique.  (jusqu’au 8, 20H30, Les Halles de Schaerbeek)

Mais d’abord place à Marlène Monteiro Freitas, chorégraphe du Cap Vert installée à Lisbonne et dont on a pu voir  au KFDA  2015 De marfim e carne, un univers  baroque, parfumé de couleurs, de masques, de grimaces, un bal grotesque sur le thème de Pygmalion, Orphée et Eurydice. La même année, au Festival des Brigittines, dans ‘Paraiso’ ‘ 4 compères étaient soumis aux caprices d’une maîtresse femme dans un ‘carnaval de l’intime’ avec outrage garanti tempéré d’humour.

Dans " Bacantes-Preludio para una purga’ on retrouve la mythologie grecque, les Bacchantes invitant naturellement à la transe, au  sexe, à un surprenant accouchement en vidéo, suivi d’une belle image de maternité, le tout baignant dans  beaucoup… d’humour. Un leitmotiv inhabituel : la présence impérative de 5 trompettistes  superbes qui à la fois entrent dans la danse, la rythment et lui donnent des couleurs sonores .Comme si, par rapport à la sobriété des vêtements sportifs, blancs,  noirs ou beiges, le décor volontairement austère, quelques tabourets et lutrins transformables, la musique ETAIT  la couleur.  Le pari du spectacle : suggérer la ‘transe’ à partir de 3 danseuses (dont la cheffe Marlène) et 2 danseurs dansant la plupart du temps …assis sur des tabourets. Et les métamorphoses, un thème qui lui est cher, surgissent de la transformation de ces  ces lutrins en toutes sortes de petits objets familiers, à deviner. ‘Dans mes pièces, dit-elle, …le point de départ…ce sont… des images très simples en train de devenir autre chose….La métamorphose a un aspect transgressif mais ce n’est pas la transgression en soi  qui m’intéresse, c’est plutôt une manière d’atteindre un certain trop plein’.Ici son baroque habituel se transforme en une sorte d’’expressionisme abstrait’.Intéressant, très virtuose et contrôlé, avec une longueur centrale vite effacée par un final qui offre, en clin d’œil, un Boléro de Ravel dansé … assis sur des tabourets !

Marcelo Evelin : ‘Dança doente’. Bruit, fureur, sexe et poésie. (jusqu’au 8, 20H30, Kaaitheater)

 

Je lis souvent ‘religieusement’ les notes d’intention de l’artiste qui propose un spectacle. Ici Marcelo Evelin le remarquable chorégraphe brésilien qui vit entre Teresina et …Amsterdam rend un hommage ému à un maître du buto japonais Hijikata et à sa dernière œuvre, une ’anti-autobiographie…construite à partir d’un flux de perceptions de sa terre natale et de réflexion sur un corps épuisé… (avec) un rythme inattendu…sans séparation claire entre auteur et événements’. Corps dolents ? Corps malades ? Je n’ai pas du tout vécu le spectacle à ce niveau. J’y ai plutôt ressenti une sorte de lent ‘prélude à l’après-midi d’un faune’ où le Faune, Evelin lui-même, majestueuse barbe de prophète est séduit par un jeune barbu à son image. Avec en toile de fond une réflexion sur le masculin-féminin, le sexe, la mort et la poésie. Un petit parfum de ‘Mort à Venise’ avec un paroxysme érotique final. Cela commence dans la pénombre : quelques danseurs, hommes et femmes, presque immobiles, à l’avant plan, subissent comme nous le bruit tonitruant du monde. Quand le calme renaît,  des mouvements imperceptibles des mains puis du corps se font jour et le groupe se disperse en fond de scène. Un écran à mi-chemin rendra visibles seulement les corps , progressivement dénudés des hommes, aux mouvements répétitifs lents.  Les formes des femmes sont toujours enveloppées de gazes noires transparentes avec une seule belle apparition colorée de rouge vif. Les danseurs quand ils échappent à leur ‘dolence’ en fond de scène remontent une étroite  bande de tapis clair où ils s’agitent soit nus, le jeune fauve barbu, soit un autre, revêtu d’une curieuse robe de raphia cachant son visage. La scène érotique finale est soigneusement préparée, en fond de scène  par un petit ballet de corps masculins nus revêtus de robes ouvertes mettant en évidence la beauté de leur corps. Au final quand les protagonistes ont disparu, reste un jeune homme en jupe blanche, armé d’une guitare acoustique dont il tire lentement quelques notes.  Incarnation d’Orphée ? Le rituel, parfois fort étiré, s’achève dans le silence après une brève cacophonie. A chacun d’interpréter le sens général. Le spectacle n’a pas fait l’unanimité mais je lui ai trouvé un charme rituel incontestable.

La soirée initiale : des performances dans le Wiels.

 

Le Wiels propose actuellement une très belle exposition d’art contemporain intitulée ‘The Absent Museum’ à la fois interrogation sur l’absence d’un musée d’art contemporain à Bruxelles, avec des œuvres ,entre autres, de Sammy Baloji, Francisco Alys, Michel François, Anne Veronica Janssens , Rosemarie Treckel,  Monika Baer,  Luc Tuymans et Félix Nussbaum. A ne pas rater d’autant que le propos est cohérent avec la démarche du KFDA, partisan du mélange de tous les arts.

Les performances jouées ce week end inaugural dans ce cadre m’ont laissé sur ma faim. Notamment un ‘Small tragic opera ‘  de Lili Reynaud-Dewar sur les violences policières contre des noirs, chanté par des performeurs locaux sur une musique saturée. Ou encore le ‘Rituel of Empathy’ cogité par Eszter Salomon avec de gentils volontaires locaux à partir des chants de la tribu mapuche. Un peu plus convaincant le ‘Composite’ du Japonais Tetsuya Umeda, une danse minimaliste exploitant joliment  l’espace  d’une salle de l’ex-brasserie et la plongée sur un bout de  nature en pleine ville. Des performances comme autant de bonnes actions pour faire participer un public plus jeune et bigarré au KFDA ? Pourquoi pas ? Mais pour moi, pas convaincant non plus le ’Jardin des limaces’ de Fabian Barba et Esteban Donoso à la Bellone. On est censé aiguiser ses sens, en position couchée, sur un ensemble hétéroclite de tissus et entouré d’autres dormeurs éveillés plus ou moins gigotant. Ce genre de scoutisme n’est vraiment plus dans mon mental !

Une énorme exception à ces performances plutôt décevantes : le Libanais Tarek Atoui et ses concerts ‘Within, qui ont lieu tous les vendredis dans des lieux différents. Il a construit des instruments à la fois beaux et impressionnants, destinés à des sourds qui saisissent la musique avec tous les autres sens. Avec une interprète, Isabelle Dierkens qui traduit aussi cette musique en langage des signes. La musique est contemporaine, avec l’aide technique de l’Ircam pour l’amplification. Et des musiciens interprètes remarquables dont Jean-Luc Fafchamps et…Tarek Ataoui. Un partage émouvant auquel j’ai été très sensible. Dominique Mussche interviewera Tarek Ataoui dans le courant de la semaine prochaine ici-même.

Tarek Atoui   Within’ : encore 3 concerts, les 12, 19 et 26 mai .

Une expo de Tarek Atoui sur le thème " comment écoutons-nous " aura lieu du 10 au 25 mai au Palais de la Dynastie, au bas du Mont des Arts.

voir http://www.kfda.be/

Christian Jade (RTBF.be)