KFDA 2017 : Carnet de route 2. Une semaine de vedettes et de découvertes.

Milo Rau "Empire"
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Milo Rau "Empire" - © Marc Stephan

Les 3 spectacles vus cette semaine  ‘Empire’ de Milo Rau,  ‘7’ du chorégraphe Radouan Mriziga et ‘Endgame ‘ de Beckett, dans la version cubaine de Tania Bruguera sont de belles réussites. Et ce week-end est prometteur. Avec Claude Régy mettant en scène ‘Rêve et folie’ un texte sur les limites mentales .L’Argentin Mariano Pensotti  s’interroge  sur la Révolution russe, 100 ans plus tard en reprenant le fameux ‘Que faire ?’ de Lénine. Sans oublier les chorégraphes tunisiens Selma et Soufiane Ouissi dont ‘Le moindre geste’ explore notre corps ‘comme une archive’.

Milo Rau : ’Empire’ : dialogues d’immigrés sur fond de tragédie grecque (jusqu’au 21 mai).

Nous sommes conviés à une rencontre entre la vieille Europe, ici Grèce et Roumanie, et sa périphérie orientale, la Syrie martyrisée. Toutes les contradictions  d’un ‘Empire’ européen  sont exposées dont les racines douloureuses vont du martyre du Christ à la Shoah en passant par ce démembrement de l’Empire ottoman, dont les bourreaux syriens ne sont qu’une dernière ‘variation’. Pour couvrir ce projet ambitieux, Milo Rau insinue un feuilleté de culture politique et théâtrale intériorisée, pas une simple couche de références pour initiés. Surtout il a l’art d’incarner cet univers complexe en toute simplicité, grâce à des acteurs qui forcent le respect par leur talent : ils ont vécu parfois des situations épouvantables, la torture dans les prisons syriennes, la disparition d’un frère, l’exil douloureux, le deuil d’un père ou d’une mère et parviennent à nous les faire vivre sans pathos, avec une intensité que renforcent les gros plans d’une caméra.  Et que des photos appuient sans jamais tourner au documentaire TV : on est bien dans le théâtre ou l’Acteur/Actrice est Roi/Reine. Enfin Milo Rau parvient à faufiler ces histoires si différentes en un ensemble cohérent, rythmé, musical où l’humour du quotidien vient parfois soulager l’intensité dramatique. Il se revendique ici de la tragédie grecque comme il a honoré Shakespeare ou Tchékhov dans les épisodes précédents de cette histoire de l’Europe. Milo Rau est totalement contemporain et intensément respectueux de toutes les formes de civilisation et de religion. Un classique, comme Jean Vilar en son temps, retrouvant, d’instinct un théâtre national populaire…du XXI è siècle, plaçant le débat politique sur une nouvelle Agora.

Tania Brugera : "Endgame" ou le fantôme de Castro (jusqu'au 21 mai).

Très engagée dans la lutte pour les droits civiques à Cuba Tania Bruguera, performeuse, créatrice  d’installations surprenantes, met en scène pour la première fois une pièce de théâtre :‘Fin de partie’ de Samuel Beckett dans sa version anglaise " Endgame ". Un vieillard grabataire et autoritaire  martyrise son  fils adoptif qui essaie de se frayer un chemin vers un peu de liberté. ‘Regardez bien ce vieux bonhomme handicapé’ insinue Tania Bruguera. Bon sang, mais bien sûr : ce vieillard paralysé, c’est l’image même du vieux  Castro et de son régime à l’agonie. ‘ C’est vous qui l’avez dit’ sourit Tania Bruguera qui ne se cache pas d’être une anti-castriste engagée. En décembre 2014, à l’annonce de la reprise des relations diplomatiques avec les Etats-Unis,  elle a été mise en liberté surveillée à la Havane pour avoir voulu organiser une manifestation, place de la Révolution, pour libérer la parole : chaque citoyen avait une minute de prise de parole pour dire ce qu’il voulait. Bruguera est une " battante " subtile. Sa curieuse mise en scène (où nous surplombons, sur plusieurs étages, les acteurs en glissant nos têtes dans une fente de tissus) fait de nous des voyeurs. Ou de curieux fœtus suspendus ? Ou des têtes à décapiter ? Nous partageons aussi-symboliquement,  la position inconfortable des Cubains pris entre deux logiques puisque rester 1H30 debout, la tête prisonnière n’est pas vraiment un confort. Toutes ces interprétations sont libres et vous pouvez tout simplement reprendre contact avec Beckett et son monde absurde, actuel bien au-delà de Cuba.

Radouan Mriziga : ‘7’ : la poésie du chiffre, l’occupation de l’espace (jusqu’au 20 mai).

 

Radouan Mriziga vient de Marrakech, est passé par la France et a atterri à Bruxelles grâce à la réputation de PARTS, l’école de danse d’Anne Teresa De Keersmaecker. De cette dernière il a hérité le goût de la géométrie dans l’espace, marquée au sol, à la craie ou au scotch. Au début du spectacle Radouan passe un long moment à dessiner au sol des cercles avec son bras comme unité de mesure et son corps qui donne chair à cette mathématique au sol. Radouan Mriziga, 2 autres danseurs, 3 autres danseuses et 1 remarquable musicien (donnant un parfum d’Orient à l’ensemble de la performance) constituent le prétexte au chiffre ‘7’, comme autant de petites " merveilles " du monde. L’essentiel n’est pas dans le chiffre mais dans le rapport à l’espace, ici la salle du Kaaitheater, dépouillée de ses fauteuils et où le public s’installe au centre avec des performances jaillissant du balcon ou du sol géométrisé ou de l’espace scénique à l’arrière. La performance, parfois proche de la danse de rue ou de l’acrobatie savamment ralentie, cherche le contact avec le public qui se disperse et se regroupe de manière aléatoire alors que les danseurs lui imposent une géométrie fluide. Comme si Mriziga jouait  à la fois d’un cadre rigide, la ‘black box’ de la salle, la géométrie au sol et d’une double flexibilité, le corps des danseurs et la foule aux mouvements et regroupements  imprévisibles. Le rapport entre rigueur mathématique, poésie du mouvement, douceur de la mélopée et contact avec le groupe de spectateurs fait le charme de cette chorégraphie qui mêle rigueur et poésie.

www.kfda.be

Christian  Jade (RTBF.be)