KFDA 2016. Carnets de route/4. Deux chefs d'œuvre. De jeunes enfants illuminent la saga Dutroux. Et deux vieillards, survivants de Tchernobyl, nous offrent leur fin de vie bouleversante.

Five easy pieces.(Milo Rau/Campo). L’affaire Dutroux, en délicatesse.

Soit l’affaire Dutroux, qui a uni la Belgique dans l’horreur, il y a 20 ans, des meurtres et enlèvements d’enfants en série en 95 à la découverte laborieuse (1996) de l’assassin et de ses complices.

Soit un groupe d’enfants, recrutés par le théâtre gantois Campo pour le Suisse Milo Rau, passionné de théâtre documentaire et politique. Comment, sans traumatisme pour les gosses, sans emphase populiste pour les spectateurs, traiter ce sujet délicat qui marque une date sensible dans l’histoire de Belgique ?

La solution géniale trouvée par Milo Rau pour surmonter ces deux obstacles tient en deux points : faire des gosses de vrais "acteurs " et des spectateurs… des citoyens politiques.

Les enfants, 8/13 ans, se présentent d’abord à nous pour ce qu’ils sont, avec leurs goûts, leurs ambitions, leurs peurs et passions en dialoguant avec le splendide acteur/metteur en scène Peter Seynave. Le petit groupe identifié, dans la sympathie, se voit alors confié la mission de " jouer " un personnage de la pièce, jamais Dutroux mais son père, une des petites filles enlevées, Sabine, qui a survécu, un policier, un parent de victime et même le Roi des Belges face à Lumumba ! Donc les gosses, Dieu merci, n’ont pas dû " s’identifier "aux victimes ou à leur entourage. Saine " distance " pour eux et pour nous, le public On n’en savoure que davantage le talent de ces gosses à endosser ces rôles avec une énorme conviction, un talent fou, une justesse et parfois une bonne humeur proche du fou-rire. On est au théâtre, quoi et dans sa "fabrique". Un théâtre fait par des enfants qui ne cabotinent pas pour nous adultes qui ne sommes pas dupes mais attentifs, éveillés.

On savoure donc beaucoup le talent du metteur en scène, Milo Rau, qui a su comprendre et les possibilités de chaque interprète, qui a son moment de grâce et la juste distance pour nous raconter cette fable politique. C’est la deuxième force majeure de ce spectacle hors normes : il nous parle parfaitement de l’affaire Dutroux mais il l’élève à une véritable psychanalyse de la " décadence " belge depuis la perte du Congo à ce fait divers qui a révélé des " disfonctionnements " qui durent toujours. Et dont les gosses/acteurs sont conscients puisqu’en cours de répétition l’un d’eux a fait le parallèle entre la police à l’époque Dutroux et à l’époque actuelle des attentats de Paris et Bruxelles.

Ajoutez que ces gosses chantent, jouent du piano ou de l’accordéon. Que Mili Rau manie habilement les gros plans vidéo et les scènes de théâtre pur et simple. Un spectacle qui prouve que l’émotion distanciée est plus forte que le pathos. Du tout grand théâtre, humain, sensible, intelligent et politique.

NB : l’humour distancié est déjà dans le titre : rien n’est plus " malaisé " que ces cinq " easy pieces "

Five easy pieces.(Milo Rau/Campo). Visible au KFDa (Théâtre Varia) jusqu’au 22 mai. www.kfda.be/fr

Repris à Gand au Campo du 6 au 15 octobre. www.campo.nu/en/production/1836/five-easy-pieces

Et à Alost, De Werf le 19 octobre.

Zvizdal (" Tchernobyl.So far so close "). (Berlin). L’instinct de vie, à 90 ans.

Zvizdal (Tchernoby,-So far so close) Groupe Berlin

 

 

 La spécialité du groupe anversois Berlin est de jouer sur plusieurs registres à la fois : le cinéma y est souvent mis en parallèle avec d’autres arts de la scène et notamment des scénos soignées. Ils nous ont habitués à visiter des villes (Moscou, Jérusalem) sous des angles non-touristiques avec un angle de vue inattendu. Ici leur intérêt les a portés sur une rareté absolue : la survivance, 27 ans après l’événement d’un vieux couple qui a refusé énergiquement de quitter les lieux malgré les offres des autorités. La zone est toujours interdite mais Bart Baels et Cathy Blisson ont réussi à surmonter l’obstacle et à aller durant quatre ans, été, hiver, automne rendre visite à Nadia et Petro. La scéno présente les trois saisons de l’opération sous forme d’une maquette qui rythme le temps et l’espace. Mais surtout ils n’ont gardé que des scènes d’extérieur, au bord de la clôture, à la demande du vieux couple, évitant le misérabilisme de l’intérieur sans doute délabré. Du coup on se trouve dans un incroyable rapport entre le vieux couple, la nature et leurs animaux qui disparaissent peu à peu, semant le trouble dans leurs habitudes. Le village est désert, le couple se chamaille parfois et la dame est toujours jalouse, craignant que son vieil homme la trompe s’ils vont vivre en ville ! Le délabrement physique des nonagénaires se voit petit à petit en même temps que  cette incroyable force de vie de l’habitude. Pas l’ombre d’un apitoiement mais une émotion forte émane de ce vieux couple au dialogue de plus en plus métaphysique sur le temps qui passe et la mort qui les guette. La fin en salle. Un chef d’œuvre.

Zvizdal ("Tchernobyl.So far so close"). (Berlin). L’instinct de vie, à 90 ans.

(trop courte série du KFDA ( 4jours) finie.

Encore visible à Anvers De Singel du 19 au 21 mai.

www.desingel.be