«Juste la fin du monde», rude parenthèse familiale.

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Philippe Sireuil aime les écritures contemporaines et excelle dans un «théâtre de chambre», où l’essentiel est dit sans emphase, avec un minimum de moyens extérieurs au théâtre. C’est encore le cas  de Juste la fin du monde, de Jean-Luc Lagarce, dont il a déjà produit deux œuvres sensibles.

Critique : ***

Des trois œuvres de Lagarce mises en scène par P. Sireuil, la plus émouvante reste pour moi J’étais dans ma maison et j’attendais que la pluie vienne, vue au théâtre de l’Ancre à Charleroi, en 1998. Peut-être la surprise de cette écriture «blanche» dans le mystère d’une demeure étrange? Avec Lagarce, le «climat» créé entre les acteurs, l’étrangeté de leur relation importe plus que ce qu’ils se disent vraiment. Comme si la parole, dans sa futilité apparente, devait être prise comme un «creux» dont les acteurs et nous le public devaient faire un «plein». Pas d’action extérieure, ici, rien que le plaisir de la langue.

Dans Juste avant la fin du monde un homme de 34 ans revient dans sa famille, guetté par une mort qu’il sent proche. Il se fait que l’auteur J-L. Lagarce est mort du sida et n’en a pas fait un étalage baroque et protestataire à la manière d’Hervé Guibert. Et, dans la pièce, jamais le mot ne sera prononcé, comme si ni la famille ni le «revenant» n’avaient la force de pousser jusqu’au bout, l’un son besoin de sincérité, les autres leur besoin de compassion. La donnée autobiographique ne réduit d’ailleurs pas le texte à une banale confession: Lagarce tient la mort et sa famille à distance, comme les deux écueils qui guettent chacun d’entre nous :peur de la mort et incompréhension familiale.

Car la famille-sa sœur Suzanne, son frère Antoine, sa belle-sœur Catherine et sa mère- n’aura jamais un dialogue collectif avec Louis, à peine des duos et encore, la plupart réduits à des monologues auxquels Louis assiste, sans presque y participer. Cela donne d’autant plus de mérite à Itsik Elbaz de jouer, deux heures durant, le rôle de Louis, presque muet mais non passif où il existe à travers la parole des autres, qui dépasse rarement la petite récrimination bavarde. Sa prestation intense et intériorisée force le respect. Seule la mère (la toujours étonnante Anne-Marie Loop) et surtout le frère (Thierry Lefèvre) sortent du cadre du langage «blanc» pour y apporter, qui ses nuances (Anne-Marie Loop), qui ses colères (Thierry Lefèvre). Au total un bel exercice de style, bénéficiant d’une superbe distribution, Edwige Baily (Suzanne) et Catherine Salée (la belle sœur) donnant à la partition d’ensemble les couleurs de leurs voix. Mais attention, ce portrait de famille est tout sauf naturaliste, il n’y a pas de rebondissement dramatique ni d’humour évident. C’est un dessert pour amateurs de langage pur, à la française, pas à l’anglaise.

La mise en scène de Philippe Sireuil, c’est l’ art de porter chaque acteur à son meilleur niveau d’expressivité, avec cette évidence visuelle d’un  tableau lumineux qui est sa marque de fabrique.

Juste la fin du monde, de Jean-Luc Lagarce, m.e.s de Philippe Sireuil, au Théâtre des Martyrs jusqu’au 28 mai.

NB :le dernier numéro d’Alternatives Théâtrales (108) est consacré à Philippe Sireuil, avec un joli sous-titre qui le définit bien: «les coulisses d’un doute». L’homme, parfois péremptoire, y explique, notamment, son ouverture progressive à la parole d’autrui alors qu’à ses débuts, il vivait de certitudes un peu tranchantes.

Christian Jade. (RTBF.be)