"Joyo ne chante plus" (François Emmanuel) : une belle folie des mots.****

Gwenn Berrou dans"Joyo ne chante plus"Pierre Emmanuel
Gwenn Berrou dans"Joyo ne chante plus"Pierre Emmanuel - © DR Poeme 2

Le chant d’un oiseau ça dérange qui ? La beauté du monde, l’amour, c’est fini ? Poursuivie par une justice aveugle et des voisins minables, Lia n’a-elle le choix qu’entre la poubelle et le suicide ?

Critique : ****

En tout cas Gwen Berrou, intérieur jour/extérieur nuit, donne corps, vie et voix à un beau torrent de mots rythmés, scandés, échappés du nid, sous forme incantatoire et jubilatoire. Du nid ou plutôt de la cage de Joyo, le canari ou le perroquet, le volatile quoi, dont le chant dérangeait les voisins. Le dit canari est mort sur la table où Joyo dialogue, lui adresse son chant à elle, confus, mêlant tout, son amant russe qui l’a abandonnée, ses voisins malfaisants et intolérants à ce "chant du monde", à cette musique roucoulante de l’oiseau…ou de Lia elle-même ? Rien n’est clair et c’est tant mieux…ou tant pis: rationalistes, amoureux de la "tranche de vie" réaliste, passez votre chemin. Amoureux de l’invention verbale et mélodique, du clair obscur, approchez.

Le texte de François Emmanuel s’insinue en nous, en douceur, puis déborde, comme une rivière de sensations, d’exaltations, d’émotions, de dégoûts, entre rivière pure et poubelle sordide, débordante d’odeurs fétides et de plastiques nocifs. Cette histoire de Lia tire vers la fable apocalyptique sur notre monde actuel. Le texte dépasse le simple récit d’un couple en perdition ou d’une une femme sans défense livrée à la méchanceté des voisins, d’un juge, d’un huissier .Dépasse même le fil conducteur le plus visible: l’amour d’une femme pour son oiseau… en cage. François Emmanuel attaque le mal à sa racine, le langage, le chant, la musique. L’amour pour l’amant russe oscille entre lyrisme et sarcasme, comme du Prokofiev. Le langage du juge ou des huissiers est torturé, tordu, comme un tableau caricatural de Daumier. L’invasion des poubelles nauséabondes est un "leitmotiv" aussi envahissant qu’un Wagner obsessionnel et interminable…et néanmoins …fascinant. Quant à l’amour de Lia pour sa perruche, il est, comme le reste, touchant et suspect. Touchant parce qu’il est la seule trace de pureté dans un océan de…merde... plastique. Suspect parce que la fin en est inattendue et suspendue.

Au total, un texte riche, musical, plein de néologismes jouissifs, qu’il faut accepter comme un fleuve "intranquille", irrationnel, drôle parfois dans son désespoir. Une mise en scène crépusculaire de Pascal Crochet, qui distribue intelligemment l’espace en quatre cases fluides, aidant à découper un texte multiforme. Enfin une performance étonnante de Gwenn Berrou, qui par le corps, le visage, la voix, le chant nous fait partager la moindre émotion, aussi à l’aise dans la lenteur, le chuchotement que l’accélération rythmique ou le débordement. Du grand art!

Encore un des tout grands solos de la saison 2013/14.

Joyo ne chante plus, de François Emmanuel, à Poème 2, ce vendredi 21, samedi 22 et dimanche 23 à 15H. www.poeme2.be

Christian Jade (RTBF.be)