Jean-Michel Van den Eeyden – Kicks!/regard(s) sur la jeunesse – L'autre côté du pavé

Jean-Michel Van den Eeyden
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Jean-Michel Van den Eeyden - © Luciana Poletto

De l’Ancre à la jeunesse, du Festival Kicks!/regard(s) sur la jeunesse à Charleroi, la vie est devant soi, Ext. Jour comme Int. Nuit. CONVERSATION avec Jean-Michel Van den Eeyden, directeur de l’Ancre. Si l’enthousiasme et l’énergie sont les mots qui viennent à l’esprit lorsqu’on discute avec lui, la culture et le bien vivre ensemble leur emboitent immédiatement le pas.

 

Sylvia Botella : Quel esprit voulez-vous insuffler au festival Kicks! ?

Jean-Michel Van den Eeyden : Nous essayons de cerner, de mettre au jour ce qui caractérise la jeunesse : le souffle de la révolte ou en tout cas la volonté de ne pas accepter l’inacceptable (sous prétexte de). La grande richesse de la jeunesse, c’est d’avoir le sentiment d’avoir la vie devant soi et que tout est possible.

Kicks! essaie d’ouvrir sur toutes les disciplines et propositions artistiques qui font résonner la thématique, d’où la catégorie Kicks!/les résonances.

Lorsque je suis arrivé à l’Ancre, j’ai très vite pris conscience de ses fragilités structurelles et géographiques : un petit théâtre de cent places sur un ring. L’Ancre était potentiellement déjà mort.

Le festival Kicks! a toujours été une aspiration. Comment est-il possible, au cœur de la ville de Charleroi, de rassembler toutes les forces en présence et de mobiliser tous les savoir-faire au service de la jeunesse ?

J’ai toujours voulu être en lien avec la jeunesse, sans néanmoins vouloir bâtir un festival exclusivement " réservé " aux jeunes – même si j’ai fait du théâtre Jeune public. Je crois profondément en l’éducation et la culture pour révolutionner l’être humain et le transformer.

Quelles sont les questions que nous avons envie de poser à la jeunesse pour son bien-être et son évolution durant Kicks! ? Nous sommes dans une relation de bienveillance. Nous souhaitons porter un regard sur la jeunesse et le monde au travers des thématiques et des propositions artistiques qui soulèvent des questions essentielles sur le vivre ensemble, jeunes et moins jeunes, dans la cité.

Comment appréhendez-vous le regard sur la jeunesse, aujourd’hui ? Quelles sont les tendances ?

Il y a la question récurrente de l’identité – qui ne m’intéresse pas personnellement car je n’ai pas envie de me définir ou circonscrire, je suis " multiple " -. C’est L’ENJEU pour beaucoup de jeunes. Ils veulent se définir, s’identifier à un groupe ou une communauté de manière plus forte que la génération à laquelle j’appartiens, par exemple.

Simon Delecosse alias Mochélan s’intéresse beaucoup aux questions politiques de la cité. Qu’est-ce que ça signifie être carolo dans la ville de Charleroi qu’on dépeint comme la ville la plus laide du monde (rires) ? Enfin, peut-être plus maintenant.

Personnellement, je me sens Belge et c’est déjà suffisamment indéfinissable. Je trouve la question de l’identité, dangereuse. Mais au regard de l’état du monde, je comprends la nécessité d’interroger son identité et les identités. Ici se pose la question du vivre ensemble, aussi. Toutes ces questions s’imposent à nous.

Cette année, bien avant les évènements tragiques (ndlr, assassinats de " masse " en France, au Liban, en Tunisie, au Mali, aux États-Unis, etc. et alerte niveau 4 en Belgique en novembre et décembre 2015) - j’insiste – nous avions décidé de parler de l’identité, de la manipulation et du conflit à travers des propositions artistiques exigeantes. Le triangle du cercle !

À l’endroit de la jeunesse, la question de l’identité est d’autant plus difficile à appréhender au regard des évènements douloureux survenus ces derniers mois qu’on se rend compte que c’est une jeunesse qui frappe une autre jeunesse.

Oui. Et c’est d’autant plus violent qu’il s’agit d’une jeunesse censée en côtoyer une autre. On ne se côtoie pas suffisamment. Et c’est sans doute un des enjeux du XXIème siècle. Comment réussir à se parler ? Et ne pas s’envisager seulement à travers le prisme de la " guerre contre tous ", les uns contre les autres : " eux contre nous ! ", " nous contre eux ! ". Comment parvenir à créer du dialogue et des points de rencontres ? J’ai le sentiment que nous nous éloignons de plus en plus de ces questions-là, aujourd’hui.

Justement, le théâtre a les vertus du dialogue. Que peut-il ?

J’ai le sentiment que les lieux culturels sont les derniers vrais bastions de rencontres possibles dans la Cité. Car beaucoup de lieux sont cloisonnés - consciemment ou non -, s’adressant à des catégories sociales spécifiques. Je crois encore en une culture ouverte, propice au dialogue et à la rencontre. C’est ce qui me motive en tant que directeur d’un lieu. C’est mon moteur.

Le lieu de culture pourrait devenir un lieu de culte. Ça serait peut-être un moyen de (re)financer la culture (rires).

Le théâtre est, aujourd’hui, un des rares endroits – à l’exception du supermarché, peut-être - où la Cité peut se rencontrer. Il est possible d’instaurer le dialogue à travers le débat et la proposition artistique. En ce sens, Pending Vote de la Cie Roger Bernat/FFF est un des choix qui me paraît le plus pertinent.

La grande difficulté du festival est de parvenir à créer de l’interaction, de la parole entre la scène et la salle. La Cité au cœur des missions du théâtre m’intéresse beaucoup. La volonté de Kicks! est de donner à entendre toutes les voix de la Cité.

L’édition 2016 semble très engagée politiquement.

Nous essayons de répondre aux urgences, aux nécessités. Néanmoins, je ne veux pas que nous tombions dans le travers ou cliché revendicatif : " culture engagée ".

Je suis conscient des enjeux. Avant que ce monde ne devienne complètement un brasier, il me semble urgent d’essayer de faire comprendre que la culture peut être l’endroit de la réconciliation.

C’est pour cette raison qu’on s’attaque avec autant de violence à la culture et au patrimoine de l’humanité (ndlr, par exemple la destruction de l’Arc de Triomphe de la Cité antique Palmyre). Et cela me perturbe, me terrifie autant que les massacres humains commis.

Je n’arrive pas à comprendre le cheminement de la pensée qui préside à ces actes, qui soudainement affirme que l’Histoire en général et l’Histoire de l’Art en particulier sont des ennemis.

Aujourd’hui, l’urgence est telle que l’art doit peut-être reprendre sa place, nous éclairer.

On a le sentiment que certaines programmations de festival veulent faire des coups. On n’a pas le sentiment que ce soit votre cas. Lorsqu’on regarde de près la programmation de Kicks!, on sent que vous êtes très attentif aux équilibres à avoir entre création, réflexion, esprit festif, documentation vivante, etc.

Je suis très attentif à l’équilibre. Même si j’aimerais avoir davantage de créations. Mais là, il s’agit de contraintes économiques. Cette année, je n’ai pas créé parce que diriger un théâtre prend du temps, si on veut qu’il grandisse.

Lorsque j’ai vu la première étape de travail du spectacle Ceux que j’ai rencontrés ne m’ont peut-être pas vu du Nimis Groupe, je me suis immédiatement dit qu’il devait ouvrir le festival. C’était une évidence de le coproduire, aussi.

Il y a la création Mizo ! Les Djinns cachées au fond des caves de Darouri Express/Camille Husson qui interroge, à mon sens – même si la metteure en scène ne partage pas mon avis -, la place de la femme au sein de la société et de la religion.

Après, je ne voudrais pas que Kicks! soit uniquement un festival de créations. J’ai envie d’accueillir des spectacles déjà créés, tels que L’impossible neutralité de Raven Ruëll/Jacques Delcuvellerie/Groupov ou à Blackbird du Collectif Impakt/La Brute asbl qui influencent directement la thématique de Kicks! en questionnant ce qui fait " conflit ", ce qui fait " manipulation ".

Il y a la volonté de regarder le festival à travers le regard de la jeunesse : Jeunes reporters, Jury de la jeunesse qui récompensera un spectacle, Réseaux sociaux, etc.

Il y a aussi la dimension festive. Le festival ouvrira au Skatepark de Charleroi (lieu initié par l'asbl Kangourous Vélo Trial Club)… la Mid-Fest Gaming Party, la Fiesta de clôture, etc.

Enfin, il y a Kicks!/les résonances qui jettent leurs pavés dans la mare : 16 Réfléchir, 28 Workshops, 38 Have Fun!, 46 Suivre le festival. La jeunesse, c’est aussi la possibilité du changement.

C’est important pour vous d’articuler festival et saison ? Comment évoluent-ils ensemble ?

C’est très difficile. Kicks! – pour avoir l’ampleur d’un festival - prend peut-être un peu trop le pas sur la saison. Sept semaines de festival, c’est très intense. L’équipe de l’Ancre va être très sollicitée.

En toute honnêteté, j’aurais aimé avoir d’autres points forts dans la saison, mais les budgets sont ceux qu’ils sont. La part budgétaire dédiée à l’artistique – je ne vais pas faire des pourcentages (rires) – aussi élevée soit-elle, a ses limites. Nous sommes contraints de faire des choix " acceptables ".

Après, il est intéressant d’observer que nous avons une autre saison dans la saison qui incite d’autres spectateurs à s’abonner en janvier. Kicks! intéresse le monde, interpelle ! Des parents viennent avec leurs enfants, des grands-parents viennent avec leurs petits-enfants. Pour nous, ce temps-là distille du sens à notre travail quotidien. Soudainement d’autres liens se tissent avec d’autres publics.

Même dans notre communication, le mot " Ancre " s’efface au profit du mot " Kicks ". L’Ancre permet ainsi aux quarante autres institutions partenaires de Kicks! d’exister pleinement en tant que telles à ses côtés.

Comment s’opère la sélection des spectacles au regard de celle propre à la saison ?

C’est souvent une évidence. Et s’il y a des hésitations concernant un spectacle, je ne le programme pas dans le festival mais dans la saison. Je suis très attaché à la cohérence. J’essaie de ne pas présenter des spectacles qui ont déjà été beaucoup vus. C’est le cas notamment de L’impossible neutralité de Raven Ruëll ou de Ceux que j’ai rencontrés ne m’ont peut-être pas vu du Nimis Groupe.

Ce n’est pas vrai pour Blackbird mais au regard de ses thèmes – manipulation, pédophilie -, il était important de le programmer à Kicks!. Au regard du traumatisme de la ville de Charleroi (ndlr, Affaire Dutroux), on sent le malaise de la population, y compris des professeurs, de parler de ces questions-là considérées " dangereuses ". La pédophilie demeure le tabou absolu. C’est un traumatisme pour toute la région.

L’impossible neutralité pose des questions importantes concernant le conflit israélo-palestinien (et tous les conflits qui en découlent) et toutes les formes de radicalismes religieux.

Et il est important de souligner que c’est la première année que nous collaborons avec Charleroi-Danses.

Le festival s’ouvre le 2 février. Quel est votre état d’esprit ?

Je suis très heureux. Kicks!, c’est le réceptacle des jeunes et des moins jeunes qui ont envie de questionner la période sans doute la plus intéressante de la vie. Et de vivre aussi au rythme d’une ville qui se mobilise.

Il est inspirant de constater que Kicks! peut être une caisse de résonance dans la ville de Charleroi. Le 2 février, nous inaugurerons le tram qui parcourra la ville à l’effigie de Shakespeare tagguée par des artistes-graffeurs de Charleroi. Cette initiative fait écho à la nécessité de la jeunesse d’avoir ses figures emblématiques. Ici, elles sont " détournées " sur un tram afin que les jeunes en prennent mieux possession.

Ce qui m’intéresse en tant que responsable d’institution, c’est de voir comment la jeunesse peut abattre les murs et prendre une part active dans la vie de la Cité et laisser ses traces.

Kicks! n’est pas le festival de l’Ancre, c’est le festival de tous. Et j’espère que les artistes partageront le même plaisir que nous.

Si le très jeune Jean-Michel Van den Eeyden rencontrait le Jean-Michel Van den Eeyden, aujourd’hui, qu’est-ce qu’il lui dirait ?

Calme-toi ! Je sais que tu ne vas pas m’écouter (rires). Continue d’éprouver du plaisir mais n’oublie pas tes rêves ! N’oublie pas ce dont secrètement, tu rêves.

 

Entretien réalisé par Sylvia Botella le 29 janvier 2016 à Bruxelles

 

Festival Kicks!/regard(s) sur la jeunesse, du 2 février au 19 mars 2016 à Charleroi: www.ancre.be