Isabelle Jans - Du bon usage des Doms

Isabelle Jans
Isabelle Jans - © J. Van Belle - www.wbi.be

Isabelle Jans achève son mandat de directrice au Théâtre des Doms en septembre 2015 laissant les clés à son successeur, Alain Cofino-Gomez. Nous l’avons rencontrée sereine, déterminée. L’amour de l’œuvre et des artistes en héritage et les belles années devant.

 

Quelle est la ligne directrice de la programmation des Doms 2015 ?

Le fil rouge de la programmation est engagé. Chaque pièce à sa manière, bien sûr. Elle(s) sur la cause des femmes, Les Misérables sur la condition des pauvres, Les Mots perdus, c’est une révolution ; Six pieds sur terre touche à la vieillesse, vrai sujet de société abordé de manière frontale ; Loin de Linden, c’est quand même la question de l’identité multiple abordée sous l’angle des différences de classe sociale et enfin, Le Réserviste aborde la question du travail.

Ce n’est pas du théâtre politique au sens du théâtre engagé qui porte un discours clair sur un sujet de société mais il est politique dans la mesure où il fait débats.

En ce qui concerne les esthétiques, nous avons un vrai panorama de la créativité présente en Fédération Wallonie-Bruxelles : du théâtre de texte, en passant par le théâtre Rock en roll et le théâtre punk jusqu’au théâtre le plus sensible qui soit.

Nous avons pu accueillir le spectacle de cirque Le Poivre rose grâce aux financements octroyés par Rachid Madrane, ministre de l’Aide à la jeunesse, des maisons de la justice et de la promotion de Bruxelles à la Fédération Wallonie-Bruxelles. Nous aimerions consolider cette aide au titre de Bruxelles Capitale du Cirque et Cirque, vecteur multiculturel, créatif bien en phase avec l’image de Bruxelles. Le Poivre rose est aussi une forme engagée sur les questions de genre, avec cinq interprètes. Sans cette aide, nous n’aurions pas pu le programmer, nous aurions dû présenter un solo sur le budget artistique. La pièce de danse Cortex est sans doute moins engagée mais c’est une réflexion intéressante sur la mémoire. Le cirque, la danse et la musique sont à ce jour terminés.

Nous sommes très fiers de cette programmation et le public répond largement présent. Les chiffres de fréquentation sont largement au-dessus de ceux de l’an dernier.

Comment parvenez-vous à équilibrer la programmation ?

Hervé d’Otreppe, directeur adjoint et moi-même, discutons beaucoup ensemble. Nous recueillons aussi l’avis d’Isabelle Gachet, responsable de la communication et des relations avec le public et de Bénédicte Batistella, responsable de l’administration et de la production qui voient aussi les spectacles. On a une short liste très étendue dans laquelle nous piochons des spectacles de manière à n’avoir aucune concurrence interne, à ce qu’ils plaisent à un public très large, en ayant toujours en tête la qualité artistique.

Nous essayons d’avoir autant de jeunes compagnies que de compagnies confirmées, originaires des différentes régions de la Belgique. Si cela est bien évidemment possible. Car nous n’avons aucune obligation sur aucun critère, si ce n’est l’obligation de parvenir à équilibre budgétaire et de répondre aux conditions de la fiche technique des Doms. Nous avons peu d’espace pour le stockage des décors, il y a en toujours qui restent sur scène, y compris la nuit.

Aviez-vous des appréhensions ?

J’en ai toujours car ce n’est pas une science exacte, il y a parfois des surprises. Heureusement, cette année, elles sont belles.

Nous continuons à prendre des risques sur le plan artistique. Le jour de la générale, je suis dans mes petits souliers (sourire). C’est le public avignonnais qui nous suit toute l’année, qui vient. Lorsque je suis à la sortie des spectacles, je sais d’emblée quels sont les spectacles qui fonctionneront et ceux qui auront des difficultés. C’est le test. Après bien sûr, il y a des ajustements, certaines générales sont ratées, certaines équipes n’ont pas repris la pièce depuis longtemps.

Cette année, le public est venu m’embrasser, me disant : " quelle programmation géniale ! On a presque tout aimé. On a bien quelques remarques à faire sur certains spectacles mais dans l’ensemble, c’est parfait. "

À la fin de la première semaine, on éprouve toujours quelques inquiétudes concernant les festivaliers du 14 juillet. Viendront-ils cette année ? Seront-ils suffisamment nombreux ? Vont-ils rester à la piscine (rires) ? Et puis, il y a les débats dans le jardin, Grand Angle, etc. ?

Justement pourriez-vous nous dire quelques mots sur Grand angle ?

Cette année, c’était la seconde édition. Nous avons revu le format en fonction de la première édition. Je pense que nous sommes arrivés à quelque chose qui convient au rythme d’Avignon et des professionnels. Grand Angle permet aux professionnels qui n’ont pas le temps, une présentation rapide des projets et à ceux qui ont le temps de discuter avec les artistes autour d’un repas. Je suis très satisfaite du format et du début de sa notoriété. Cette année, lorsque nous parlions de Grand Angle aux professionnels, la plupart s’en souvenait. Je suis persuadée, comme pour tout projet, qu’il faut au moins trois éditions pour en tirer les conclusions nécessaires. Je pense qu’il y aura beaucoup plus de suite pour les artistes, cette année. Beaucoup de professionnels importants sont venus. Ça reste bien sûr frustrant, insuffisant surtout lorsqu’on connaît le nombre de professionnels qui viennent en Avignon. En s’y mettant tous ensemble –centres dramatiques, théâtres de création et diffusion, compagnies belges et les Doms -, je pense que Grand Angle peut devenir un rendez-vous important, attendu qui sera plus facilement mis à l’agenda des professionnels qui sont débordés, qui vont de spectacle en spectacle et de réunion en réunion.

Ceux qui sont venus étaient très contents. Et c’est très important.

Près de mille programmateurs viennent chaque année aux Doms, je ne les connais pas tous (sourire). Mais, cette année, des grandes structures qui ne sont pas des habituées, sont venues. Elles ne connaissaient pas le jardin, donc pas les débats, etc. Par conséquent Grand Angle jette aussi un autre éclairage sur les Doms et ses différentes activités pendant le festival.

Y a t-il des nouveaux territoires explorés au Doms en 2015 ?

Nous avons peut-être une programmation plus féminine. Il y deux comédiennes dans Elle(s), un duo dans Cortex, deux dans Le Poivre rose, deux dans Loin de Linden, deux dans Les Misérables et trois dans Les Mots perdus. Et il y a beaucoup d’autrices dans le jardin. C’est un hasard mais cela me réjouit.

Cette année, il y a moins d’auteurs de plateau et davantage d’auteurs en tant que tels.

Avez-vous observé des tendances particulières ?

L’air du temps est à l’engagement mais à l’engagement joyeux, créatif. Il me semble que ce n’est pas un théâtre engagé au sens du théâtre d’action, par exemple. On sent l’envie de faire bouger les choses, les lignes (rires) mais avec l’arme d’imagination massive. En général, l’affiche et le slogan des Doms qu’on choisit est toujours en lien avec ce que nous ressentons.

Avez-vous eu des coups de cœur qui n’ont pas été programmés au Doms ?

Oui, plein (sourire). Mais la programmation n’est pas un assemblage de coups de cœur. C’est quelque chose d’extrêmement pensé sur la base d’une série de critères. Cela ne veut pas dire que je n’aime pas les pièces que nous avons programmées.

A fur et à mesure des éditions que vous avez dirigées au Théâtre des Doms, est-ce qu’elle dessine une coupe de la création belge francophone ? Et si oui, laquelle ?

En tout cas ce qui est certain, en treize années, c’est que j’ai vu à la fois l’explosion de création et l’augmentation des projets sur scène inaboutis. Le besoin de créer dépasse largement les moyens de production mis à la disposition des artistes. Le manque de temps et d’argent se voit sur scène. Ce phénomène est observable ailleurs.

Plein de formes coexistent. Les jeunes trouvent leur place. Les plus confirmés continuent de créer des pièces intéressantes. La vitalité est pleine et entière !

Je continue à être surprise dans les salles. C’est très positif. Je pense que la création belge francophone se porte bien. En outre, elle s’affirme de plus en plus. Il y a davantage de fierté.

Votre mandat de directrice des Doms s’achève en septembre 2015, qu’avez-vous appris ?

J’ai plus appris au cours des neuf premières années en tant que co-fondatrice et directrice adjointe des Doms (2002-2011) qu’au cours des quatre dernières en tant que directrice (2011-2015). Ce que j’ai fait au cours des quatre dernières années, c’est ce que je faisais plus ou moins déjà aux côtés de Philippe Grombeer (sourire). Qu’ai-je appris ? Peut-être à m’affirmer davantage. Je ne me cachais plus derrière Philippe. J’ai appris combien il était difficile d’imposer une direction horizontale, que ce n’était pas dans l’air du temps, qu’il fallait se battre pour ça.

J’ai peaufiné mon savoir-faire, ma connaissance de l’outil Doms, du Off, du Festival d’Avignon, de la création belge, en particulier et internationale, en général, etc. C’était plus un approfondissement qu’une réelle découverte.

Cette fonction n’était pas lourde à porter, beaucoup moins que le trousseau de clés que m’avait confié Philippe Grombeer le jour de ma prise de fonction (rires).

Quels sont les points forts des Doms en matière de circulation internationale des œuvres ?

Sans hésitation, c’est la Francophonie ! Les Doms s’inscrivent dans le marché francophone, en tout cas pour le théâtre. S’agissant du cirque, c’est plus international. Le territoire de la Francophonie est vaste, nous avons eu cette année des programmateurs de Martinique, Guadeloupe, Guyane, Maroc, Québec, Suisse, Luxembourg.

Pour la danse, il y a souvent plus d’européens tels que les allemands… mais je n’ai pas encore consulté les listes des programmateurs qui sont venus voir le spectacle de danse.

Il y a plusieurs niveaux au sein de la programmation des Doms. Certains spectacles programmés sont des objets finis, amenés à tourner suite à leur passage au Doms.

Certains interprètes et auteurs sont repérés par des metteurs en scène. Et des metteurs en scène sont repérés par des auteurs. Il y a donc un repérage plus individuel.

Concernant Grand Angle, certains projets attisent des désirs de co-production, de préachats, etc.

Et il y a l’image de la Fédération Wallonie-Bruxelles comme communauté créative sur la scène internationale.

Quel est l’avenir du théâtre des Doms ?

Je pense que le futur directeur Alain Cofino-Gomez va prendre des chemins différents, pas tant pendant le festival mais surtout durant la saison, peut-être plus artistiques et moins pragmatiques que les miens. J’espère qu’il pourra développer son projet car il lui faudra des moyens complémentaires. Déjà pour faire ce que nous avons fait, il manque une personne. L’équipe est désespérément trop petite.

Et l’avenir d’Isabelle Jans ?

Je ne sais pas. Tout est ouvert. Je vais commencer par transmettre tout ce que je peux à Alain Cofino-Gomez. Je vais m’installer à Bruxelles. J’ai envie de m’y impliquer : professionnellement, personnellement, en tant que citoyenne, etc. Je suis tellement couteau suisse (rires).

Un nouveau poste de direction ?

Pourquoi pas ? Si l’équipe est bien. Mais pas à n’importe quel prix !

 

Entretien réalisé par Sylvia Botella le 21 juillet au Théâtre des Doms