L'interview de Tarek Atoui, pour "Within" au Kunstenfestivaldesarts

Tarek Atoui, "Iteration on drums"
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Tarek Atoui, "Iteration on drums" - © Thor Brodreskift

Au Palais de la Dynastie, une salle est entièrement dédiée au magnifique instrumentarium créé par Tarek Atoui et ses collaborateurs. En prolongement des concerts, vous pourrez à votre tour les manipuler, les caresser, explorer toute leur richesse. L’instrument est vraiment au cœur de la démarche de Tarek Atoui.

Interview

Tarek Atoui : En ce moment en tout cas, oui c’est sûr. Cela fait plusieurs années que je travaille sur cette notion-là, et pour moi créer des ensembles d’instruments, c’est composer une pièce de musique qui peut se réinventer et se rejouer de plein de manières différentes, chacun peut se l’approprier à sa façon. Et ce travail pour moi rejoint celui de compositeur contemporain. Déjà dans les années 70, des musiciens ont complètement explosé la notion de la partition graphique, et l’ont rendue abstraite à un point où elle se prêtait à de multiples interprétations et orchestrations, et où le temps, les timbres et les tonalités avaient complètement disparu. Je me situe un peu dans cette lignée de travail.

De plus, ces instruments ne sont jamais figés, ils peuvent évoluer en fonction des personnes qui les utilisent.

Exactement. Dans ce projet on explore un travail en dialogue et en collaboration avec des personnes de différents degrés de surdité, qui peuvent nous amener à comprendre la musique, la lutherie, l’improvisation ou l’espace d’un concert. Il s’agit donc de permettre à chacun d’explorer l’instrument à sa manière : donc on peut amener les baguettes, les archets ou les outils qu’on veut. Ainsi des personnes sourdes ont parfois joué des instruments de percussion de manière complétement imprévue avec des billes ou avec des ustensiles pour fabriquer du beurre … Et pour moi c’étaient des découvertes assez intéressantes auxquelles je n’aurais pas pensé ou auxquelles un musicien entendant n’aurait pas forcément eu recours.

Cette attention aux personnes sourdes a été importante pour la création de votre instrumentarium, mais aussi parce qu’elle reflète une conviction qui est au centre de votre démarche : on ne perçoit pas la musique seulement avec les oreilles.

En effet il est primordial pour nous de déplacer notre compréhension de l’écoute. Nous, entendants, on a tendance à dire qu’une personne est sourde parce qu’elle n’arrive pas à percevoir le son conduit par l’air à travers les oreilles, et souvent la surdité est associée aussi au fait qu’on n’entend pas les fréquences de la voix humaine. Donc là déjà il y a un premier faux pas. Car si on dialogue avec les personnes malentendantes, on se rend compte que l’écoute a lieu de plein de façons différentes, à travers le corps, le toucher, les yeux, la langue des signes. Et chez nous, vu que les oreilles ont tendance à monopoliser notre rapport au son, malheureusement on compte beaucoup dessus!

Du coup vos concerts sont finalement des performances aussi.

Tout à fait. Ces sont des situations de performances dont je souhaite qu’elles fassent appel aux sens, impliquent l’espace aussi, le rapport au public. Et c’est une expérience qui se vit dans le moment, c’est-à-dire que je ne peux pas l’enregistrer sur cd ou autres supports musicaux. Chaque concert est une façon d’explorer une notion différente: par exemple la place du chef d’orchestre au sein d’un ensemble, ou le rôle de l’ingénieur du son qui est à la table de mixage,… Pour moi le projet fonctionne quand il arrive à créer des espaces d’expérimentation de ce genre-là, c’est-à-dire quand on assiste vraiment à une expérience sonore en ayant l’impression que ça n’aurait pas pu avoir lieu ailleurs.

Vous vous êtes tourné vers des instruments électroacoustiques? Pourquoi?

Je viens de la musique électronique. Les premiers instruments que j’ai créés étaient de cette nature-là. Mais dans mon instrumentarium, il y a de tout, également des instruments acoustiques, notamment des percussions où il n’y a rien d’autre que du bois, des peaux et du métal. J’ai essayé le plus possible d’avoir un équilibre entre les deux mondes, l’acoustique et l’électronique. Certains instruments sont purement digitaux, et d’autres sont dans un entre-deux et utilisent le métal ou le bois pour faire résonner des choses de manière analogue. La place de l’électronique se retrouve à différents endroits là-dedans aussi.

Les instruments sont souvent très beaux aussi, ce sont des sculptures. Vous aimez que l’on juge vos instruments d’un point de vue esthétique?

Moi j’appelle ça des pièces d’art vivant et c’est sûr que l’esthétique des instruments pour moi est importante. Il y avait deux directions fondamentales dans la création de cet instrumentarium: d’une part créer quelque chose qui donne envie qu’on le joue, et d’autre part créer quelque chose qui soit accessible à jouer. Des instruments qui ont un degré de complexité tel qu’ils sont destinés à des virtuoses, ne vont pas fonctionner si l’on s’adresse à des personnes sourdes et malentendantes qui pour la plupart, n’ont jamais joué un instrument de leur vie. Et donc il fallait créer quelque chose qui invite et qui crée du son au premier rapport, pas un instrument qui ait la complexité du violon ou de la trompette, où il faut passer des mois parfois à maîtriser l’instrument avant de sortir un son. Il faut des dispositifs ou des objets qui rendent quelque chose au premier contact et encouragent à aller plus loin. Et en même temps le défi, c’est de créer des instruments qui soient à la fois simples et accessibles, mais en même temps complexes, qui permettent d’explorer leur jeu en finesse, qui offrent une courbe d’apprentissage riche et de long terme, qui appellent à une autre forme de virtuosité.

Est-ce que dans ce contexte la vieille notion de partition a encore un sens ou est-ce que vous jouez toujours dans l’improvisation?

On va au-delà de la partition parce qu’un instrumentarium comme celui-là peut générer de multiples partitions. En effet des compositeurs sont régulièrement invités à se l’approprier et à appliquer leur méthode d’écriture. J’ai eu des expériences avec des compositeurs comme Pauline Oliveros, qui crée des situations avec très peu de choses graphiques, ou Gerhard Stebler, qui, au contraire crée des partitions très visuelles et graphiques. Certains utilisent plus l’improvisation que d’autres. Pour ma part j’aime l’improvisation; j’aime mettre des paramètres de départ qui permettent une expérimentation où l’improvisation est possible et où aussi je pars des affinités des musiciens et des personnes que j’invite. Pour moi l’écriture commence à partir du contact que les musiciens ont avec les instruments, à savoir les affinités, les techniques qu’ils proposent, les directions qu’ils souhaitent prendre, et j’agis un peu comme un modérateur de toutes ces idées-là.

Vous collaborez, pour vos concerts bruxellois, avec Isabelle Dierkens, sourde elle-même et bénévole à l’association Art et Culture, qui met l’art à la portée des sourds et malentendants.

Isabelle est la médiatrice idéale parce qu’elle est capable de naviguer entre les deux mondes: elle peut lire sur les lèvres et manier la langue des signes. Toutes ces aptitudes m’ont inspiré pour explorer l’idée qu’on a mise en place pour ces concerts: Isabelle traduit en langue des signes ses impressions et sensations du son. On n’a fait qu’un tout petit pas dans ce domaine, et la recherche s’annonce très riche et très vaste. Le titre Within traduit d’ailleurs cette volonté de se mettre en situation de dialogue et d’apprentissage avec des personnes sourdes et malentendantes, de voir ce qui ressort de l’intérieur de leur perception et de ne pas altérer cette perception en les amenant dans le monde des entendants.

 

Entretien réalisé par Dominique Mussche