Interview de Jean-Claude Drouot et de Julien Roy

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Numéro spécial "Théâtre National" de la revue Alternatives Théâtrales, avec l'interview de Jean-Claude Drouot : l'expérience d'une transition.

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Christian Jade : Bien après Thierry La Fronde et Le Bonheur, d’Agnès Varda, qui t’apportent la gloire et l’estime, vingt ans plus tard, en 1984, tu es nommé à la direction du Théâtre de Reims par Jack Lang et dans la foulée, on te propose la direction du Théâtre National de Belgique. Comment expliques-tu cet enchaînement de circonstances ?

Jean-Claude Drouot: J’ai été nommé à Reims à cause de la réussite d’une pièce qui a fait beaucoup de bruit à l’époque: le Kean de Dumas-Sartre. Cette pièce magnifique sur la malédiction du comédien a attiré l’attention non seulement du public et des critiques mais aussi du ministre de la Culture, Jack Lang. Le lendemain de la première de Kean à Reims, Robert Abirached, qui dirigeait le théâtre au Ministère de la Culture, m’a appris ma nomination. J’ai la nostalgie de cette époque-là, de cette équipe où nous étions 18 permanents. Au bout de quelques mois à peine j’ai été sollicité, sans avoir été candidat, pour la direction du Théâtre National à Bruxelles. Robert Delville, que j’avais connu au Jeune Théâtre de l’ULB, à la fin des années 60 et qui dirigeait le Conseil d’administration du Théâtre National (on ne s’était pas vus depuis 25 ans), est venu me chercher pour dénouer une situation difficile à Bruxelles. Le départ de Jacques Huisman avait multiplié le nombre de candidats à sa succession, parmi lesquels le Conseil d’administration ne parvenait pas à choisir. Il y avait une polémique dans la presse belge depuis plusieurs mois, chacun pouvait prétendre légitimement à la succession de Jacques Huisman. On est allé chercher «l’outsider», c’était moi. Drouot était toujours belge, donc ça réglait le problème des candidats belges restés en Belgique. J’avais de l’estime pour certains d’entre eux. J’avais un contrat avec Reims jusqu’en 1986, et j’y suis resté jusqu’au bout, tout en commençant déjà à m’occuper du National la dernière année de mon contrat à Reims. En 86 j’étais donc à cheval entre deux institutions.

Par honnêteté pour la France, j’ai appelé  Robert Abirached qui, à ma grande surprise, m’a dit texto: «C’est important pour toi que tu acceptes ce poste à Bruxelles, mais c’est aussi important pour nous (la France)»

J’ai donc été nommé au National sans avoir jamais été candidat, ce qui a fait pousser des hauts cris, relayés par la presse, à nombre de candidats officiels. J’étais un peu dans cette histoire «le bon (ou le mauvais) sauvage». Cette situation polémique en Belgique, je ne la connaissais pas. Quant à Jacques Huisman, ce qu’il cherchait, c’était de protéger son travail de quarante années, qui était son œuvre. Huisman a dû se dire: «Drouot, c’est un acteur populaire qui a du succès»: j’entrais dans ses paramètres.

CJ : Après ta nomination tu as rencontré Jacques Huisman et tu as donc eu avec lui un dialogue franc et ouvert?

JCD : J’avais du respect pour cet homme, pour son énergie, ce que j’ai d’ailleurs souligné dans le premier édito de la revue du National. C’est un chef, un meneur d’hommes. Cela n’a rien à voir avec son esthétique qui n’est pas du tout la mienne, mais je respecte l’homme et son œuvre. J’avais dans ma jeunesse vu très peu de spectacles du National, mais j’avais une forte amitié avec Jean-Claude Huens qui allait devenir l’un des grands metteurs en scène du National dans les années 60, et que j’avais rencontré à l’ULB à la fin des années 50. Il  a malheureusement très mal fini pour diverses raisons professionnelles et personnelles. Il est mort trop jeune. C’est une grande perte parce que Jean-Claude était l’une des personnes les plus informées de tout ce qui se passait dans le théâtre européen. Il a donné un nouveau souffle à la programmation du National. C’est Jean-Claude Huens qui m’a donné l’amour de Jean Vilar, qui a déterminé ma vocation ultérieure, qui m’a ouvert les fonds baptismaux du «vrai» théâtre.

CJ : Selon toi, Huens pouvait renouveler l’esthétique du National, pu