" i-clit " de Mercedes Dassy: un féminisme joyeux, musclé, chorégraphié, bien dans sa peau. L'intelligence du corps***

Mercedes Dassy dans i-clit
Mercedes Dassy dans i-clit - © Fabienne Antomarchi

En entrant dans la petite salle de la Balsamine j’avais entrevu un mini-teaser d’ " i-clit ", à l’érotisme affirmé et parcouru en diagonale un dossier de presse très " réfléchi " sur le féminisme, jadis et aujourd’hui. Et surtout repéré le nom de Lisbeth Gruwez, une performeuse/chorégraphe flamande de grand talent, qui du Kaai au KVS, des Brigittines aux Tanneurs ou Avignon promène son immense talent dans le monde. Or Mercedes Dassy était, en 2014, une des 5 interprètes, de " Ah/Ha ", une exploration de Gruwez sur le " rire " considéré comme une " extase du corps ". Qui circule toujours. Il y a pire référence pour un début dans la danse. J’arrivais donc curieux mais… sceptique : incarner des idées, aïe !  

Ajoutez que je n’avais aucun des "codes" contemporains  dont s’inspire Mercedes : le Flowless de Beyoncé,  " Guillotine " de Death Grips ou " I never loved this hard this fast before " de Tami Tamaki. Est-ce grave, Docteur/Doctoresse ? Pas du tout : je me suis laissé embarquer par la force d’un corps très maître(sse) de lui/elle, jouant très bien sur l’essentiel : affirmer ce qu’elle est, une jeunesse qui assume calmement sa double nature, masculine et féminine, force et tendresse (dans quel ordre ?). Et nous propose  une sorte d’autoportrait, un selfie dansé de ses états d’âme et de sa réflexion sur la maîtrise de son corps. Elle a déjà une " grammaire " personnelle de ses mouvements, quelle que soit la musique  et  maîtrise parfaitement le jeu de la séduction érotique…décalée. Elle oblige donc le spectateur à la voir non comme un " objet " mais un " sujet " qui " offre" des poses et une  mise en scène de son  imaginaire, sans tomber ni dans la pornographie  ni dans la provocation radicale de style Femen. Un seul exemple, le final où le jeu de fesses, frontal, répétitif se moque doucement de la chanson culte de Véronique Sanson, "Amoureuse" en toile de fond. Ou encore la soudaine apparition d’un air baroque de Marin Marais pour illustrer une mise en valeur, poétique et  ironique, de ses seins.  

Et le " message " féministe, me direz-vous ? Il est bien là mais pas comme  une démonstration militante. Plutôt comme un état de fait. Mercedes Dassy semble nous dire : Vous voyez ce corps ? Je l’habite, j’en suis fière, je le maîtrise, techniquement, comme danseuse et performeuse. Et je suis aussi maîtresse des fantasmes qu’il dégage. Il vous fait rêver ? Minute papillon, ne soyez pas dupe. Mon intelligence le dirige, réfléchissons ensemble ".

Un beau débat a suivi la performance confirmant la lucidité souriante et bienveillante de l’interprète de 27 ans. Une dame mûre, dans le public, a témoigné : " il y a longtemps qu’un spectacle ne m’avait autant ému ". Emotion, érotisme et intelligence peuvent donc faire bon ménage ? Ben,  oui. On revient alors au dossier de presse, excellent, qui fait un petit historique du féminisme de 1968 à nos jours. Conclusion de Mercedes Dassy :

" i-clit est un manifeste du corps, de la chair et du sexe féminin en soi, non pour servir à autre chose. Au-delà il peut être un manifeste plus vaste du désir, de la sexualité et de l’amour en général. Ce manifeste tente donc une démystification du sexe féminin, de ses chairs intérieures et de ses fluides, trop souvent exploités ou censurés. C’est une célébration ".

Entre les intentions d’un spectacle et sa réalisation il y a parfois un énorme hiatus. Ici tout coïncide. Chaque génération prendra appui sur ses " codes ", de Beyoncé au baroque ou à Véronique Sanson.

I-Clit est  un objet mode, rythmé, qui va au-delà des modes. Et une réflexion féministe incarnée, parfois drôle, souvent émouvante. Un " must ", en somme..

" i-clit " de Mercedes Dassy à la Balsamine jusqu’au 3 mars, 20H30.

En attendant une belle carrière ?

Christian Jade (RTBF.be)