Heidelberger Stückemarkt - La Belgique, unie dans la diversité

Quarante-et-un _Transquinquennal
Quarante-et-un _Transquinquennal - © Herman Sorgeloos

Retours sur l’Heidelberger Stückemarkt, un des plus intéressants festivals européens de théâtre contemporain. En mai  2016, le pays hôte était la Belgique, mêlant des artistes et des œuvres de Wallonie-Bruxelles (soutenus par WBT/D et WBI) et de Flandre. Inspirations.

Oui, rares sont les villes du Sud de l’Allemagne à briller d’un éclat comparable à celui d’Heidelberg. Dans la ville située, sur les deux rives du Neckar et dans le Land du Bade-Wurtemberg où modestie et discrétion forgent les usages - foyer de la Réforme protestante oblige -, il convient de saluer la qualité d’un des plus intéressants festivals européens de théâtre contemporain, dans ses formes et écritures: l’Heidelberger Stückemarkt.

En mai 2016, le pays hôte était la Belgique. À l’instar de la devise de l’Union Européenne, la Belgique était  "unie dans la diversité". Sans arrogance mais avec hardiesse s’est jouée, en effet, sous nos yeux, grâce à l’intendant Holger Schultze, la programmatrice Katja Herlemann et au curateur Luk Van Den Dries (aidé de quelques conseillères belges francophones), l’une des plus harmonieuses unions artistiques jamais nouées entre les deux communautés - Wallonie-Bruxelles et la Flandre - et, leurs écritures et œuvres d’artistes d’horizons très différents: Alex Lorette,  Stijn Devillée, Abke Haring, Thomas Depryck, Jan Lauwers, Transquinquennal, Les Sœurs H, Tom Lanoye, Ubik Group et Antoine Laubin/De Facto.

Il ne s’agissait pas seulement d’affinités électives en faveur de telle ou telle œuvre. Il y avait, là, la construction d’une véritable stratégie d’ensemble visant à faire pièce à l’uniformisation de la scène par le produit.

Ici, les œuvres, quelles soient francophones ou néerlandophones, étaient belges et terriblement exigeantes. Depuis longtemps, nous le savons mais, aujourd’hui, nous le soulignons, elles sont singulières.

En dépit de leur histoire et stratégie différentes, les spectacles proposés n’avaient rien à s’envier, ils ne ressemblaient qu’à eux-mêmes. D’une égale générosité, ils débordaient les frontières assignées, en interrogeant dans une virtuosité plastique ce qu’est la Beauté dans sa diversité dans Quarante-et-un du collectif Transquinquennal (qui a heurté la sensibilité d’un certain public); en composant une véritable Ode (portraitiste) à la Vie et à la Poésie dans The Blind Poet de Jan Lauwers & la Needcompagny (créé au Kunstenfesticaldesarts 2015); en passant d’une image à une autre de la ville - ici Heidelberg - avec une vraie-fausse nonchalance dans Quatre infirmières en déplacement de UBIK Group; en proposant une installation-essai-image-son-mots, entêtante et sophistiquée, dans Je ne vois de ma cuisine que le mur au papier peint défraichi des Sœurs H et Maxime Bodson; en édifiant un héritage de l’Histoire en fuite avec une réelle efficacité dans Szenarios de Jean-Marie Piemme/Antoine Laubin/De Facto et en dégageant les strates d’une émotion (Viviane De Muynck) qui affleure aussi bien dans l’instant, le souvenir, le commentaire et la terreur des attaques terroristes dans Gas de Tom Lanoye/Piet Arfeuille.

Avec les auteurs invités Alex Lorette (Pikâ Don - Hiroshima), Stijn Devillée (Leni und Susan), Abke Haring (Flou) et Thomas Depryck (Le Réserviste - Prix de l’auteur international 2016), nous avons découvert ce que signifie se tenir debout face à son temps, sans vouloir se plier, sans vouloir se résigner, tout en sachant  préserver une part de réelle étrangeté formelle.

Se tenir droit est une position esthétique et éthique. Elle permet l’affirmation bouleversante d’un être toujours là.  À Heidelberg, les écritures, dans la diversité de leur beauté, réfutaient l’argument There is no alternative (TINA). L’alternative existe.

À l’Heidelberger  Stückemarkt, le focus Théâtre/Belgique était une empreinte émouvante du temps vécu, rythmée par des rencontres et une discussion autour du Théâtre belge modérée par Dorte Lena Eilers (Tom Lanoye, Miguel Decleire, Luk Van Den Dries, Sylvia Botella, Karel Vanhaesebrouck) qui a trouvé un point d’ancrage dans les attaques terroristes à Bruxelles et à Paris. Peut-être parce que dans la tourmente, lorsque le risque d’effondrement menace la démocratie, il est nécessaire de réunir toutes les forces de résistance dans la réflexion dialoguée et l’action commune, après.

Si "l’utopie, ce n’est pas l’irréalisable, c’est ce qui n’a pas encore été réalisé" comme le disait l’explorateur et humaniste Théodore Monod, alors peut-être que la Belgique et Bruxelles, capitale de l’Europe sont une Utopie. Car elles sont jeunes, encore en construction. Polyphoniques, elles tiennent encore sans détenir.

À l’instar des artistes belges invités à l’Heidelberger Stückemarkt en mai 2016, la Belgique et Bruxelles réaliseront, peut-être, un jour, le vœu (toujours en cours) de l’Union Européenne: unie dans la diversité. Il est temps.

 

Sylvia Botella

 

Heidelberger Stückemarkt  & Focus Théâtre Belgique du 30 Avril au 8 mai 2016 au Theater und Orchester Heidelberg