Hanoch Levin: pathétique, le couple

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Il a fallu attendre sa mort prématurée, en 1999 (à 55ans) pour qu’on s’intéresse à Hanoch Levin au-delà d’Israël. On découvre alors pourquoi cet enfant terrible de la société israélienne, chéri par la gauche, vomi et censuré par la droite est un grand dramaturge , pas seulement israélien mais universel.

Critique***
On n’a pas encore vu en Europe les pièces politiques du jeune Hanoch Levin qui firent scandale en Israël, dans les années 1960-1970 et qui lui valurent la réputation d’auteur sulfureux. En 1968, dans Toi, moi et la prochaine guerre, ou dans Parade victorieuse pour la guerre des 11 minutes au lendemain de la Guerre des 6 jours il osait s’attaquer, dans un cabaret satirique à l’armée israélienne et à ses généraux et même à l’icône Golda Meir .Dans  certaines pièces comme La reine de la baignoire, va plus loin, s’attaquant  à la religion, pilier de l’Etat juif. Puis il s’assagit, politiquement, mais c’est pour s’attaquer, avec un humour grinçant à la famille et à la société. Des thèmes très ancrés dans la société israélienne mais à valeur universelle.

Dans Schitz, mis en scène par David Strosberg, en 2004 au KVS ; ou Kroum, monté par Krysztov Warlikowski, à Avignon en 2005, on assiste à une énorme parodie des valeurs familiales. L’armée, la société, la religion, la famille, tout est passé à la moulinette d’un humour féroce et destructeur ;

Dans Une laborieuse entreprise, Hanoch Lévin s’attaque à un des derniers ciments sociaux : le couple. Yona, l’homme, se réveille un jour, à deux heures du matin et décide de quitter sa femme, Leviva, après trente ans de mariage. Un retour du refoulé haineux accompagne la fuite d’un paquet de haine. La pièce est un règlement de comptes corsé et odieux de l’homme qui oscille entre fuite et peur de la solitude Non, non, je reste avec toi sur le balcon, avec toi dans la cuisine, avec toi dans le lit. Avec toi pour te faire chier. Je vais baiser dehors – et péter à la maison » fin de citation. Une langue tellement agressive qu’elle parvient à susciter le rire par ses outrances. La femme plaide pour le statu quo sans épargner son lâche de mari.

Une scène de ménage tellement énorme qu’elle dépasse le petit vaudeville du quotidien pour s’apparenter au théâtre de la cruauté. La mise en scène de Christophe Sermet qui place le lit conjugal sur une sorte de ring permet d’installer visuellement le rapport de forces et de haine.

Philippe Vauchel remplaçant au pied levé Bernard Sens, victime d’un accident, est prodigieux de présence physique. D’autant plus crédible qu’avec sa tête de bon garçon et son corps alourdi, la haine prend avec lui une densité universelle: elle est une maladie qui guette tout le monde. Quoi même ce brave type peut être odieux ? Et nous ? Anne Clair est superbe d’ambiguïté dans le rôle de l’épouse qui semble subir et reprend la situation en main. Ses métamorphoses physiques sont du grand art. Bernard Van Dorslaer joue un célibataire casse-pied et ramène un peu de sagesse dans le couple, par peur de la solitude.

Une laborieuse entreprise de Hanoch Levin, au Rideau de Bruxelles, jusqu’au 22 mai.
Infos :  www.rideaudebruxelles.be

Christian Jade