"George Kaplan". Un absent omniprésent. Un Hitchcock revisité, drôle et subtil. ***

"George Kaplan" de Frédéric Sonntag - collectif RZ1GK
"George Kaplan" de Frédéric Sonntag - collectif RZ1GK - © Hichem Dahes

Dans la petite salle de la Balsamine, trois acteurs et deux actrices (formant le collectif RZ1GK) font revivre un personnage énigmatique de "La Mort aux trousses" de Hitchcock, un absent pourtant au centre de l’intrigue et des quiproquos.

Le Français Frédéric Sonntag en a fait une pièce en trois mouvements où tous les acteurs/trices s’appellent "George Kaplan". Confusion générale ? Non car on comprend vite que Kaplan c’est eux …et nous, "personne et tout le monde à la fois, une coquille vide, une identité fantôme et collective, un nom sans corps autour duquel se noue l’action".

 

Critique.***

Le texte de Frédéric Sonntag et l’adaptation du Collectif RZ1GK sont un peu comme les pelures d’un oignon avec trois histoires enchâssées, en résonance l’une avec l’autre. On s’insinue dans trois situations jumelles regroupant cinq personnages, pris dans une crise de groupe assez violente, en recherche d’une logique improbable. On part d’un groupe révolutionnaire qui veut infiltrer la culture, qui devient un groupe en recherche d’un scénario pour un mystérieux client puis un groupe de manipulateurs à ambitions mondiales face à une menace potentielle. De la petite à la grande parano ou volonté de puissance, en somme.

Cinq personnages débarquent donc avec des masques classiques de théâtre dont ils se dépouillent très rapidement. On est donc bien dans l’illusion du théâtre mais dans l’actualité d’un groupe révolutionnaire aux prises avec la discipline de groupe pour être efficace. Une caricature de l’agitation brouillonne et de la difficulté du vote démocratique dans ces groupes post-soixante-huitards (mais sans aucune précision historique : le modèle est éternel). Dans un espace où les spectateurs sont installés en bi-frontal les acteurs déambulent et s’affrontent souvent de loin, face à face, obligeant le spectateur à observer les coups vaches qui pleuvent comme des balles de tennis vigoureusement smatchées. Même si on ne comprend pas tout au début, on sourit car les répliques fusent, drôles, mettant à nu les contradictions.

La deuxième séquence, une dreamteam à la recherche d’un scénario, est plus proche du monde de Hitchcock puisque la fiction joue avec la réalité tout comme Hitchcock aimait se représenter en personne dans ses films, ombre portée humoristique du "créateur". Le troisième et dernier angle, mine de rien, élargit le propos à la géopolitique mondiale et à ses manipulations tous terrains. George Kaplan lance soudain : "Le monde dans lequel nous vivons n’est plus vraisemblable. Le monde est un putain de chaos sans aucune vraisemblance". Et l’auteur, Frédéric Sontag amplifie : "se poser la question des enjeux politiques des fictions, c’est s’intéresser à la façon dont elles conditionnent, structurent, voire contrôlent notre vie, nos comportements, notre représentation du monde".

Il existe un quatrième niveau qui expliquent la réussite du spectacle : les acteurs/trices eux(elles)mêmes ont relevé le défi du "groupe en crise". Delphine Cheverry, Muriel Texier, Renaud Cagna, Fabien Dehasseler et Renaud Garnier-Fourniguet se sont constitués en collectif sans chef ni hiérarchie pour mieux se mettre dans la peau du mystérieux George Kaplan, et des querelles de groupe, jouant à merveille avec l’absurdité du personnage et des situations. J’ai assisté (avec crainte) à une séance à majorité scolaire (des élèves de 15 à 19 ans) qui se sont embarqués joyeusement dans l’aventure de ce texte thématique, non chronologique. Et ça marche à fond sur les jeunes, vieux, débutants et confirmés.

Ce texte traduit dans plusieurs langues a été joué en France à la Cartoucherie de Vincennes. Son humour noir féroce, sa caricature incisive de notre monde, assumée et transmise par un groupe d’acteurs épatants, " qui y croient ", vaudrait la peine d’une reprise et d’une diffusion plus large.

George Kaplan de Frédéric Sonntag, interprété par le Collectif RZ1GK

A la Balsamine jusqu’au 30/11 puis les 3 et 4 décembre.