Frédéric Fournes – Carte blanche à Pamina de Coulon, d'autres lignes de désir au Brass

Frédéric Fournes – Carte blanche à Pamina de Coulon, d’autres lignes de désir au Brass
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Frédéric Fournes – Carte blanche à Pamina de Coulon, d’autres lignes de désir au Brass - © Quentin Velghe - Le Brass

Le Brass accueille actuellement Une parole qui serait infinie - Carte blanche à Pamina de Coulon dans le cadre des 25 ans de L’L. L’occasion de discuter avec son directeur Frédéric Fournes des écritures et artistes singuliers, de la volonté du Brass mais aussi des attentats à Paris et de Molenbeek. Bousculer nos certitudes pourrait en être le signe.

 

Comment vous êtes-vous intéressé au travail de Pamina de Coulon. Et qu’est-ce qui vous plait particulièrement dans son travail ?

J’ai découvert le travail de Pamina de Coulon au Bâtard Festival que nous avions accueilli, il y a trois ans. J’ai été immédiatement sensible à sa manière atypique de nous inviter à entrer dans son cerveau, à la fois brillante et généreuse. Son œuvre empruntait des voies très détournées avec beaucoup d’humour, ouvrant sur des perspectives autres. C’était une pure gymnastique d’intelligence collective.

Au Brass, au-delà du travail de proximité et des projets de quartier que nous menons, nous avons envie de soutenir les écritures singulières et les artistes qui ne sont pas forcément des auteurs dramatiques ni des acteurs.

Pamina de Coulon a un parcours très singulier qui s’est frayé un chemin dans les arts plastiques et la performance. Elle (se) pose constamment des questions. Il faut venir voir sa carte blanche Une parole qui serait infinie au Brass. Elle n’échappe pas à la règle. L’espace est saturé de mots, d’apostrophes et d’interrogations, organisant une circulation alerte et réflexive qui abat les murs.

J’ai le sentiment que son travail fait sens, ici. Un-e artiste doit nous interpeller, nous interroger sur nos propres certitudes. Et c’est ce que fait Pamina de Coulon. Elle est, à elle seule, un mouvement permanent.

Depuis mon entrée en fonction au poste de directeur, Le Brass collabore avec L’L, nous sommes partenaires. Nous accueillons certains artistes que L’L accompagne, nous mettons à disposition nos espaces, etc.

Pour les 25 ans de L’L, nous avons eu envie de célébrer notre complicité. J’ai tout de suite voulu offrir une carte blanche à Pamina de Coulon pendant quinze jours. Je ne suis pas certain que beaucoup de lieux donnent cette possibilité-là à un-e artiste (sourire). Cela peut paraître inconfortable au quotidien. Mais il n’en est rien, ça fait même du bien (rires).

La boite à outils de Pamina de Coulon est extrêmement sophistiquée : performances, lectures dialoguées, storytelling, etc. C’est une œuvre très composite, presque une altérité totale en termes artistiques et critiques. Le Brass engage tout un travail de réflexion et de revendications sur le droit à la culture et sur un territoire donné qui est Forest. En quoi et comment l’œuvre de Pamina de Coulon rejoint vos objectifs ?

Le Brass s’inscrit dans une dynamique de proximité et de quartier pour interroger de manière directe et simple les Forestois. Et forcément, lorsqu’on se retrouve face à la recherche de Pamina de Coulon, on n’est évidemment pas dans le même rapport. Néanmoins, des liens naissent.

Hier (ndlr le 17 novembre), les enfants qui suivent l’École de devoirs (Medina Forest FC asbl) attendaient comme d’habitude dans le hall du Brass à 16 heures. Et quelle ne fut pas leur surprise teintée d’amusement lorsqu’ils ont découvert le Brass transformé en une sorte de grotte. Le travail de Pamina de Coulon entretient un rapport à l’enfance très fort. Il n’y a qu’à examiner ce qu’elle a fait, ici : la montagne, les fanions, les drapeaux, le travail sur carton, etc.

Les enfants étaient complètement fascinés. Nicolas, le coordinateur de l’École de devoirs m’a tout de suite demandé : " que se passe-t-il ? Les enfants se posent une foule de questions. " Nous avons décidé d’organiser une rencontre avec Pamina de Coulon pour qu’elle puisse expliquer aux enfants sa manière de travailler et le travail plastique qu’elle a réalisé au Brass.

Il y a là, de manière très inattendue, un lien qui se crée entre le travail de proximité que nous faisons – l’accueil de l’École de devoirs – et l’artiste accueillie qui s’empare autrement de nos espaces.

Au Brass, nous voulons croire que tout le monde est source d’intelligence. Et notamment lorsqu’on s’y met à plusieurs.

Notre volonté fait écho aux textes sur les intelligences collectives que Pamina de Coulon a partagés, hier soir (ndlr le 17 novembre), avec le public. Je pense que si nous faisons confiance, que si nous sommes généreux lorsque nous entrons en discussion avec quelqu’un, il est possible de trouver une zone d’échanges d’une richesse absolue, y compris sur des questions intellectuelles, philosophiques ou de position très diverses, sur la ville, la Cité et le " vivre ensemble ".

Nous n’avons pas besoin d’un décret des Centres Culturels de la FWB stipulant qu’il faut remettre l’habitant au cœur du projet et favoriser son émancipation par un accès à la culture, pour en être convaincu. Mais si un décret le précipite, c’est tant mieux.

Bien sûr, ce n’est pas simple. Mais nous sommes là, jour après jour, avec l’envie de continuer de nous battre pour ces valeurs et enjeux-là.

Jacques Canetti dit : " Ce n’est qu’ensemble que les hommes pourront se libérer du ballast de leurs distances. " Cela pourrait être la devise du Brass, non ?

Oui (rires et surprise). Nous proposons Les Dimanches Atomix, les ateliers pour les familles. Ils sont nés des échanges nourris que nous avons eus avec les mères des enfants. Je leur ai demandé : " vous n’avez pas envie qu’on vous propose quelque chose, aussi ? Vous parlez toujours de vos enfants comme si vous n’existiez pas, comme si vous étiez réduites aux tâches domestiques : la cuisine, la gestion de la maison, etc ". Cette question simple a libéré la parole et les envies. Elles m’ont répondu : " Oui ! " Nous avons créé une ligne de désir. Un peu comme ce qu’ont décidé de faire les habitants de Brasilia, l’utopie magnifique de l’architecte brésilien Oscar Niemeyer. Ils ont tracé des lignes de désir. Ils ont tracé concrètement leurs propres chemins sur les pelouses.

Je trouve cette initiative d’autant plus intéressante à Bruxelles que c’est une ville où on veut souvent mettre telle population dans tel quartier. Il est bon de réfléchir ensemble aux endroits adéquats et de favoriser la création de vraies lignes de désir.

Quelles formes cela prend-il au Brass ?

Parfois, ce sont des extrêmes absolus. Cela peut être, par exemple, Les Dimanches Atomix qui fédèrent les associations de quartier, les artistes, etc. Ou le Ladyfest qui est un festival qui met en lumière la création musicale alternative féminine.

Ces manifestations peuvent paraître très différentes. Toutefois, nous essayons toujours au travers d’ateliers ou d’échanges qu’elles ne cohabitent pas seulement mais qu’elles trouvent aussi des zones de désir communes.

C’est possible. Il suffit juste ne pas s’enfermer dans la logique communautaire. C’est un travail exigeant, de longue haleine, accompli, jour après jour, afin de favoriser les zones de frictions et de désirs, inattendues.

Cet après-midi, vous vous rendez au rassemblement en hommage aux victimes des attentats à Paris, à Molenbeek (ndlr le 18 novembre). Pourquoi est-ce si important d’aller à Molenbeek ?

Le traumatisme est là, il est terrible. Et la plupart des réponses qu’on y apporte sont très simplistes et stigmatisantes, notamment en ce qui concerne une partie de Bruxelles. Cela ne veut pas dire pour autant qu’il faut se voiler la face ou ne pas considérer certaines réalités.

Mais c’est comme si on donnait aux faits une seule couleur, le noir ; une couleur très négative qui n’est absolument pas représentative des dynamiques qui se développent à Molenbeek.

Lorsqu’on travaille à Forest, on se sent très proche de ces quartiers-là. Nous sommes aussi dans " le croissant ", dans des quartiers populaires où les enjeux sont immenses. Les défis le sont tout autant mais il serait faux de laisser croire que rien ne se passe et qu’il n’y a aucune avancée.

Bien évidemment, certains problèmes persistent. Mais au quotidien, grâce aux actions menées par les opérateurs de terrain - les structures d’éducation permanente, les structures socio-culturelles que nous sommes - acteurs culturels, Vaartkapoen, Maison des Cultures et de la Cohésion sociale, Brass, Wiels qui fait aussi un travail avec le quartier, etc. -, nous avons l’humilité de croire que les petites graines que nous plantons font de jolies plantes et pas forcément des jeunes perdus qui se font laver le cerveau et accomplissent le pire.

Je trouve qu’il est important de répondre à l’invitation des acteurs culturels et de marquer notre soutien au travail qu’ils accomplissent à Molenbeek. Et il y a aussi toute une population d’origine immigrée et de confession musulmane qui n’a pas envie d’être assimilée à ceux qui ont commis les attentats à Paris. On se doit d’être à leurs côtés et de leur dire qu’ils sont nos frères, nos amis, nos complices.

Après, nous ne sommes pas tous d’accord. Mais au quotidien, il est important de trouver des zones d’échanges et de débats.

Que peut l’art au regard de nos terreurs et barbaries ?

L’art peut nous donner la distance nécessaire et la légèreté même pour mieux les saisir. Avoir du recul est primordial. On sait comment le Théâtre est né dans la Grèce antique, c’était un moyen de catharsis. Au quotidien - comme le crie et le revendique Palmina de Coulon -,, pouvons-nous être les espaces adéquats pour sortir de l’effroi et prendre des forces ?

Nous devons être simples et demeurer très pragmatiques, aussi. Et être toujours conscients que nos victoires sont des petites victoires de rien du tout (sourire).

Entretien réalisé par Sylvia Botella le 18 novembre à 14h30 au Brass

 

Une parole qui serait infinie – Carte blanche à Pamina de Coulon (performances) du 17 au 21 novembre 2015 et Les Dimanches Atomix, prochaine édition le 6 décembre 2015 au Brass à Forest.

http://lebrass.be