Festival XS - Beauté de la diversité, diversité de la beauté

Alexandre Caputo
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Alexandre Caputo - © Théâtre National

Interdisciplinaires, plurivoques et flamboyantes. Ainsi sont les esthétiques à découvrir au Festival XS, les 17, 18 et 19 mars au Théâtre National et hors les murs à la Bourse à Bruxelles. Nous avons rencontré le directeur du festival Alexandre Caputo. L’opportunité de mesurer toute l’envergure et la beauté de la diversité, artistique et citoyenne, d’XS - élargi au Festival d’Avignon depuis 2015. Les artistes ont la flamme. Ceux qui les regardent, aussi.

Sylvia Botella : Le Festival XS, c’est plus d’une centaine d’artistes, vingt-deux formes courtes, interdisciplinaires : théâtre, danse, cirque, marionnettes, théâtre d’objets, etc. Pourquoi faire le choix d’étendre autant de disciplines artistiques aux petites formes théâtrales et spectaculaires ?

Alexandre Caputo : La question de la diversité a toujours été au cœur de mon activité et de mes convictions. Le monde est " pluriel " et il m’intéresse parce qu’il est " pluriel ". Et il n’y a rien de plus triste qu’une société ou une pratique artistique " homogène ". Nous sommes à l’ère de la multi-culturalité. J’espère que nos sociétés et que chacun de nous, dans nos domaines respectifs, allons passer à l’ère de l’inter-culturalité. Par conséquent, croiser les disciplines et les entremêler, est une évidence. Les pratiques circaciennes, théâtrales ou de la marionnette s’enrichissent les unes les autres. Dans un monde idéal, on pourrait espérer qu’il n’y ait plus de pratiques distinctes mais seulement des outils narratifs qu’on pourrait utiliser en fonction de la nécessité de nos projets.

Comment l’interdisciplinarité permet-elle à l’institution de réinterroger sa relation au spectateur ?

Pourquoi va-t-on voir un spectacle au théâtre, de danse ou de cirque ? Pourquoi sort-on de chez soi ? Alors que nous avons eu une journée de travail parfois rude, que nous devons faire appel à une babysitter, que nous devons nous dépêcher… Pour moi, c’est avant tout une quête de plaisir et la possibilité d’accéder à d’autres perceptions, d’autres visions du monde. Je ne vais pas au théâtre pour être réconforté dans mes certitudes. J’y vais pour être émerveillé dans le sens d’être " surpris ", " étonné " par des visions, autres. Il est très important, par divers biais, notamment celui de l’art, de remettre en question nos convictions et ce que nous considérons "acquis ". Tout ce qui nous paraît évident, doit être repensé ensemble, collectivement. Au festival XS, au-delà de ses multidisciplinarité et interdisciplinarité, il y a aussi des relations au spectateur qui diffèrent très fortement. On y crée autant des spectacles pour de très nombreux spectateurs que des spectacles pour une quinzaine de spectateurs. Nous avons déjà présenté des spectacles pour deux spectateurs.

Il y a le capital symbolique des arts, de la culture. Par ces temps de troubles, comment les arts et la culture peuvent-ils nous réconcilier ? Le festival XS se sent-il engagé "politiquement" ?

Engagé politiquement, oui ! Militant, non ! Je conçois le festival comme un temps de questionnement de notre place au monde. Le rôle de l’art, c’est de porter cette question-là et de la nourrir. Son rôle n’est pas d’indiquer la direction à prendre au citoyen. Je pense que les citoyens ont l’intelligence et la sagesse nécessaires pour s’autodéterminer. Par contre, il est fondamental dans une démocratie de développer des moments où on prend un pas de recul par à rapport à son quotidien, à sa vie pour, d’une part, regarder le monde autrement et d’autre part, s’interroger sur la direction à prendre et les choix que nous souhaitons poser. L’art contribue modestement à ça… avec une série d’autres acteurs de la société tels que les universités, les différents acteurs associatifs, etc. Le but d’XS est de traiter des questions de son temps. Elles peuvent recouvrir des champs très distincts. On peut ainsi passer très aisément de la question de l’économie à celle du deuil, dès l’instant où elles sont traitées de manière singulière et généreuse.

On demande de plus en plus aux artistes de réconcilier les communautés, de faire du collectif en créant, par exemple, des projets participatifs. Est-ce à la culture et aux artistes de prendre en charge les manquements de nos politiques économiques et sociales, et d’apporter des réponses ? N’est ce pas le risque de voir, surtout dans la ville, davantage d’animations de territoires que de véritables objets artistiques ?

Mais qui sommes-nous, les artistes et les opérateurs culturels, pour prétendre apporter des réponses. Nous ne sommes pas plus intelligents ou pertinents que d’autres citoyens. En revanche, nous pouvons partager des questionnements, des recherches, des travaux et des réflexions. Avoir à cœur de les partager largement, non pas avec un public restreint d’initiés mais avec des publics variés et nombreux. 

Pour cette édition, j’ai voulu investir l’espace public et programmer des spectacles en plein air sur la place de la Bourse qui est un lieu hautement symbolique à Bruxelles. C’est un lieu où de nombreux citoyens se retrouvent pour manifester, faire la fête, boire ou discuter.

Nous y présenterons trois spectacles très exigeants mais extrêmement ouverts, faciles d’accès et qui peuvent être vus par des publics adultes et des publics jeunes. Je souhaitais vraiment investir l’espace public tel qu’il est et interagir directement. Dans le spectacle Zéro degré de la French Freerun Family/La Fabrique Royale, les freerunners, les acrobates urbains travailleront sur le mobilier urbain, la Bourse, les façades et les toitures. Ils joueront avec des perspectives auxquelles nous sommes peu habitués. Car ces lieux sont "protégés". Le spectacle Lumen de la Cie Beau Geste mêlera la danse hip hop et la danse contemporaine. Les danseurs joueront avec une machine sur des sons industriels live. Et le spectacle Human Brush de Vincent Glowinski - le tagueur Bonom - peindra avec son corps. Ses mouvements seront filmés en direct et projetés sur écran géant. La question qui nous a animés, c’est vraiment comment travailler à partir de l’urbain et proposer un grand événement public festif.

Pouvez-vous nous dire quelques mots, sur l’édition 2016 ?

C’est vraiment la volonté d’aller à la rencontre de nouveaux publics. Et de dire : il y a des gens qui, a priori, ne se sentent pas interpelés par la chose théâtrale. Nos théâtres sont pleins, ils connaissent un grand engouement mais il y a tout un pan de la population qui ne les fréquente pas. C’est souvent dû à une méconnaissance ou à des expériences malheureuses. Personnellement, je me souviens que lorsque j’allais à l’école, j’étais obligé d’aller au théâtre. Je n’en garde pas que des bons souvenirs. Je me souviens avoir passé des soirées soporifiques à regarder des acteurs jouer Le Bourgeois gentilhomme de Molière avec des éléphants et des décors impossibles. J’éprouvais l’impression désagréable que ce qui se déroulait devant moi, ne s’adressait pas à moi. La représentation était tellement codée qu’elle n’interagissait pas avec ma vie de jeune adolescent. J’avais le sentiment qu’il y avait d’autres choses à voir… alors que j’adore Le Bourgeois gentilhomme. 

Comment dire aux citoyens qui ne se sentent pas "concernés", que nous nous adressons à eux ? Comment leur faire entendre que notre travail leur est destiné ? Et que s’ils le souhaitent, ils peuvent en bénéficier et que nos portes sont grandes ouvertes ?

L’édition 2016 s’annonce incroyable. Tout le monde est sur les starting-blocks, ça répète partout, du -2 au 6ème étage. Les équipes administratives et techniques se démènent pour être prêtes et accueillir les publics nombreux. J’ai déjà pleuré deux fois ! Certains spectacles m’ont bouleversé, ému en tant qu’homme et citoyen. D’autres m’ont fait rire. Au delà de ma fonction de directeur du festival, j’éprouve un plaisir de spectateur. À J-1 du festival, je n’ai pas envie de souligner un spectacle plus qu’un autre. Il y a des spectacles très graves, très denses. Il y en a d’autres qui abordent des questions importantes de manière ludique. Je peux seulement ajouter qu’entre le spectacle Still Life de Sophie Linsmaux & Aurélio Mergola qui se joue dans un bureau pour quinze spectateurs et le spectacle Avant la fin de Catherine Graindorge qui se joue dans une petite salle ou encore Driften de la compagnie BabaFish & Pétri Fish qui se joue dans une grande salle, c’est toute la beauté et la diversité de nos métiers qui se retrouvent, ici.

 

 

Entretien réalisé par Sylvia Botella le 16 mars 2016 à Bruxelles.

 

Festival XS du 17 au 19 mars 2016 au Théâtre National.

+ XS à La Bourse le 19 mars (accès libre)