Festival XS, à fleur de peau le format court

Alexandre Caputo
Alexandre Caputo - © D.R.

Alexandre Caputo a contribué à faire de XS, un festival incontournable du format court/arts vivants à Bruxelles. Entretien avec le conseiller artistique du Théâtre National. Il marque sa différence.

Sylvia Botella : Au Festival XS, il y a toute une construction " dramaturgique " autour des formats courts articulant théâtre, danse, cirque, théâtre de marionnettes et d’objets. Pourquoi ce choix ?

Alexandre Caputo : Le choix du format court est né de la volonté de créer un espace de liberté, de rencontres et d’expérimentations. Liberté, parce que les artistes sont de plus en plus confrontés à des difficultés pour monter leur production. Concrètement, " monter une production " aujourd’hui, prend un an et demi, voire deux ans. Il est de plus en plus difficile de convaincre les directeurs de théâtre et les programmateurs de s’engager financièrement sur une coproduction. En outre, les artistes savent que si la création n’est pas à la hauteur de leurs espérances, il leur sera encore plus difficile de convaincre les professionnels pour leur prochaine création. Il me semble donc important d’offrir aux artistes un espace où ils peuvent jouir d’une liberté de création né du geste court.

À XS, avec des moyens moindres, dans un temps court, l’artiste a la possibilité d’expérimenter sans graves conséquences. Tout artiste a besoin d’interroger son regard, son langage, et les formes que prend son travail. S’interroger sur les méthodes de travail nécessite une prise de risque. On a besoin d’espaces qui le permettent en Fédération Wallonie-Bruxelles (FWB).

Je pense que la forme courte complète de manière pertinente l’offre actuelle. J’insiste volontairement sur la pertinence du projet car la notion de rencontre est très importante. Réunir dix-neuf compagnies, c’est à dire une centaine d’artistes au cours d’une même soirée, c’est, provoquer nécessairement des chocs, des rencontres entre différentes esthétiques et idées. C’est pourquoi, d’emblée, j’ai voulu mixer théâtre, danse, cirque, théâtre de marionnettes et d’objets. Quel que soit la discipline ou la formation suivie, les artistes exercent le même métier. Aujourd’hui, les formes " s’hybridifient " de plus en plus.

XS est aussi un espace de rencontres. La prise de risque du spectateur est faible, il s’engage pendant vingt-cinq minutes. Il est donc plus enclin à pousser la porte et à découvrir de nouvelles formes. S’il est interpellé, il peut éprouver le désir d’y revenir. En tant que programmateurs, nous devons travailler à l’hybridation des formes, non seulement sur le plateau mais aussi dans l’esprit du public.

 

À quelle difficulté est confronté le programmateur qui construit XS ?

XS est une machine. Il y a beaucoup monde sur les plateaux et dans les salles. Il faut essayer de les recevoir au mieux. J’ai voulu le festival XS, chaleureux.

Pour que le festival soit le plus convivial, le plus efficace possible, il faut que tous les timings soient respectés. Il y a beaucoup de techniciens et d’hôtesses qui travaillent sur le festival. Toute une équipe est là pour accueillir des spectateurs, gérer la billeterie, etc. L’organisation est militaire, il n’y a pas de place pour l’improvisation. Tout doit " rouler " parce que XS est un espace de folie, de création. Comme le dit le compositeur Pierre Boulez, il faut " organiser le délire " et cela nécessite une rigueur imparable.

Au-delà de ça, ce qui m’anime, c’est le fait de me retrouver face à des artistes qui développent des projets singuliers, tant sur le plan du regard qu’il porte sur le monde que sur son traitement. Je ne vais jamais défendre une esthétique particulière. Ce que je vais surtout défendre, c’est l’audace de la démarche artistique. Je pense que c’est dans la recherche d’une sincérité, d’une audace que la singularité du propos et des formes naît.

 

À XS, comment appréhendez-vous la question de la jeune création ?

La jeune création n’est plus une question pour moi depuis très longtemps. La jeune création en tant que telle ne m’intéresse pas plus que la vieille création. XS est un festival où il y a des jeunes et des vieux. Je n’ai pas envie de faire un festival de vieux ou un festival de jeunes. C’est vraiment un lieu de rencontres, ce qui suppose une mixité sociale, culturelle et générationnelle.

J’ai beaucoup milité, par ailleurs, pour que les jeunes créateurs puissent avoir une place réelle en FWB. Elle s’accroit et c’est très bien. Il faut absolument éviter les erreurs que nous avons commises dans le passé, à savoir le non soutien à une série d’artistes que nous avons fini par appeler les " vieux jeunes ". C’est une catastrophe, nous ne pouvons pas nous le permettre. Il faut absolument accompagner les jeunes dans leur émergence et dans le renforcement de leurs aventures artistiques mais pas au détriment des anciens.

 

Pouvez-vous nous dire quelques mots sur l’édition 2015 ?

C’est déjà la cinquième édition, il y aura une quinzaine de créations. Elle comprend beaucoup de risques pour les compagnies qui explorent des territoires nouveaux. Il y a beaucoup de jeunes compagnies. XS est un panorama très vaste de la création belge francophone. De la création Le grand méchant loup de Vincent Glowinski à la création Exotic World de Sarah Moon Howe et Ayelen Parolin, les univers sont très divers. Lorsque je regarde l’affiche du festival, je me dis que c’est la Beauté du monde. Sa diversité me touche. Je suis très curieux de découvrir ce que les artistes nous réservent. Je sais qu’ils travaillent beaucoup.

 

L’édition 14 était très politique.

Aucun artiste ne vient sur un plateau pour dire que tout va bien. Sinon il ne serait pas artiste. Néanmoins, cela ne signifie pas qu’on est dans la déploration ou la tristesse. Si on prend l’exemple de L’âme des cafards créé par David Murgia en 2014, je ne pense pas qu’il soit dans une quelconque plainte. Il y a, au contraire, un certain plaisir, une certaine jouissance d’être là et de le communiquer au public. Il porte un regard critique sur notre société mais dans un élan très positif. C’est vraiment une invitation à s’emparer de nos vies et à agir sur ce qui ne va pas. Est-ce que l’édition 2015 sera aussi politique ? Je l’espère.

 

La spécificité du festival XS 2015, c’est qu’il sera présent au Festival d’Avignon en juillet prochain. Pourquoi cette multiplication ?

Mon métier est, entre autres, d’accompagner et de soutenir les artistes dans leur création mais aussi dans leur diffusion. Il est important de leur donner la plus grande visibilité possible, de leur faire rencontrer les publics les plus variés tant en Belgique qu’à l’International. Cela fait de nombreuses années que je travaille avec différents partenaires pour faire circuler des formes courtes. En partenariat avec le Festival d’Avignon et la SACD, nous présenterons trois spectacles XS en juillet prochain. C’est une belle opportunité pour les artistes.

 

Quel est le geste du festival XS au sein de la programmation saison du Théâtre National ? Comment ont évolué leurs relations ?

XS, c’est un moment singulier. Dix-huit artistes viennent créer au Théâtre National à un " instant t ". C’est un moment particulièrement intense de la saison du Théâtre National. C’est l’opportunité aussi de s’ouvrir à toute une série d’artistes et de formes.

Une saison est limitée en termes de temps et financiers. Il y a toujours une série de choix qui doit s’opérer parce que le National ne peut pas tout faire, faute de temps, d’espaces, etc. Le projet de Jean-Louis Colinet, directeur du Théâtre National accorde une large place à la jeune création et à la prise de risque. XS s’inscrit dans la même dynamique et perspective d’ouverture et de risques. Ce n’est pas du tout l’idée d’un théâtre national figé ou dédié aux créateurs aguerris et aux formes classiques. Ces dernières années, nous avons vraiment tissé des liens entre XS et la programmation du Théâtre National. Par exemple, les frères Ali et Hedi Thabet ont créé une forme courte au festival XS que nous avons ensuite reprogrammée au Théâtre National pendant deux semaines, complétée par une autre forme courte. Florence Minder a aussi créé dans XS. Agnès Limbos et la Compagnie Gare Centrale, le Tof théâtre sont des fidèles de XS et du Théâtre National.

 

Peut-on considérer que XS est un outil de pré-production ? Ou bien le format court est-il voué à rester court ?

Je pense qu’il n’y a pas de règles. Beaucoup de spectacles me paraissent pleinement aboutis dans leur format court et je ne vois absolument pas pourquoi il faudrait les allonger. Si vous prenez les spectacles de Ali et Hedi Thabet, ou du Tof théâtre que voulez-vous y ajouter ? Ils atteignent un tel niveau de perfection, de réalisation et d’émotion... Ces spectacles tournent dans le monde entier tels qu’ils sont. D’autres, par contre, se développeront et deviendront des formats longs. Et c’est très bien ainsi. Il y a le bel exemple du format court Silence de Night Shop Théâtre créé à XS en 2013. La même année, la compagnie a créé la forme longue qui a remporté le coup de foudre du jury de la presse aux Rencontres de Huy. Aujourd’hui, la compagnie alterne indifféremment la forme courte et la forme longue. Cette année, le Théâtre National programme la forme courte alors que l’année dernière il avait programmé la forme longue.

Il faut se méfier des étiquettes. J’ai encore en tête les spectacles longs d’Ariane Mnouchkine et de Peter Brook. Aujourd’hui, certains artistes créent encore des formats longs, tandis que d’autres créent des formats courts. Cette dernière catégorie n’existait qu’en cinéma ou en littérature : court-métrage, nouvelle, etc. C’est quelque chose qui manquait vraiment en théâtre. On a besoin d’espaces qui ne sont pas formatés. Un artiste doit pouvoir aussi bien travailler le format court que le format long.

 

Vous êtes conseiller artistique du Théâtre National. Comment percevez-vous l’évolution de la création en Belgique francophone ? Y voyez-vous des générations ?

C’est difficile d’apporter un regard clair, exhaustif. Ces dernières années, nos artistes ont affirmé leurs singularités et leurs univers propres. Leur émergence a permis à la FWB de regagner une place à l’international. Je pense que nous avons eu des artistes fantastiques comme Jacques Delcuvellerie ou Philippe Sireuil. Puis pour une série de raisons, la Belgique francophone n’a plus été identifiée comme un lieu de création important alors que la Flandre l’était. Aujourd’hui, aux côtés de nos amis flamands ou allemands, nous avons retrouvé une place parce que nous ne nous confondons pas avec eux, nous ne faisons pas le même travail. Et c’est de cette singularité-là que naît l’intérêt suscité à notre endroit.

 

Quelle est cette singularité ?

Elle n’est pas identifiable. Nous ne pouvons pas comparer le travail des différentes compagnies. Si vous prenez le travail de David Murgia, du Raoul Collectif, de Anne-Cécile Vandalem et de Fabrice Murgia, vous ne pouvez pas les comparer et dire qu’ils ont un point commun. C’est leur singularité qui m’intéresse, celle qui s’affirme très clairement à l’international.

 

En quoi leur création est-elle singulière par à rapport à une création internationale ?

Je pense que la force de la création en FWB est celle de nos auteurs. Je pense notamment à Thomas Depryck, et au Raoul Collectif, à David Murgia et à Anne-Cécile Vandalem qui sont aussi des auteurs, comme autant de regards spécifiques portés sur le monde.

En outre, nous vivons une situation très difficile. Chaque année, beaucoup de jeunes sortent des écoles ; " trop " par à rapport à la capacité du secteur à les " professionnaliser ". Pourtant je m’oppose à l’idée de réduire le nombre de places dans les écoles car beaucoup se réorienteront.

C’est vrai qu’on atteint une telle proportion… C’est une aberration de soutenir des jeunes pendant cinq ans, alors qu’on sait que les trois quarts ne trouveront pas leur place dans le secteur. Forcément, une grande pression s’exerce sur eux. Elle a, cependant, un effet bénéfique. Certaines écoles incitent les étudiants à développer leur esprit d’initiative et à s’affirmer en tant que créateurs. Bien évidemment, ce n’est pas vrai pour tous. Et c’est heureux (sourire). Après l’école, beaucoup décident de fonder leurs compagnies afin de faire leurs créations. On connaissait ce phénomène en Flandre mais pas en Belgique francophone. Il y a des grandes compagnies comme Transquinquennal, jadis il y avait le Groupe Toc, etc. Aujourd’hui, d’autres arrivent et j’y suis très attentif.

 

Au niveau international, voyez-vous une évolution particulière ?

La création internationale est trop disparate pour y apporter un regard éclairé. Mais ce qui me touche toujours, c’est avoir l’impression de me retrouver face à une parole qui naît sur le moment même, que ce soit un théâtre de parole ou non. Autrement dit ne pas avoir l’impression d’être dans la seule interprétation de l’œuvre. J’ai vu récemment des grands classiques magnifiquement montés, j’avais l’impression d’entendre les textes pour la première fois. Éprouver ce sentiment, c’est magnifique.

 

Est-ce plus difficile, aujourd’hui, de coproduire une création ?

C’était pire dans les années 1970. Il y avait peu de théâtres, c’était des chasses gardées, ils ne s’ouvraient pas aux jeunes. C’est pour cette raison que sont nés le Jeune Théâtre, le Théâtre Varia, etc. Je ne suis pas certain que ça soit plus difficile, aujourd’hui. Je pense qu’il y a beaucoup de théâtres qui sont ouverts à la jeune création à Bruxelles : le Théâtre National, les Tanneurs, La Balsamine, Océan Nord, etc. Pareil en Wallonie : le Théâtre de Liège, le Théâtre de Namur, le Manège de Mons, etc.

Toutefois, il est clair que la situation économique actuelle modifie la donne et réunir les fonds pour une production n’est pas aisé. Une interdépendance se développe de plus en plus entre les différents théâtres mais aussi entre les théâtres et les compagnies subventionnées qui apportent une partie des moyens nécessaires à la création grâce notamment au Conseil de l’aide aux projets théâtraux (CAPT).

Aujourd’hui, nous ne sommes plus dans la logique du théâtre qui reçoit une subvention qui lui permet de produire un spectacle en quasi autonomie, à l’exception peut-être du Théâtre National qui est l’institution la plus dotée.

Il y a néanmoins des effets positifs. Qui dit " coproduction ", dit " plusieurs théâtres partenaires ", " une plus grande visibilité " et donc " une plus grande diffusion du spectacle ".

Lorsqu’on examine la situation économique en Europe, elle se durcit partout. Les cas de l’Espagne et du Portugal sont dramatiques. L’Italie, c’est pareil. Il faut être très vigilant.

Je pense qu’à l’heure du numérique, nous avons une responsabilité particulière. Nous, citoyens, avons besoin de lieux de rencontres, d’échanges et de débats. On ne débat pas véritablement sur Facebook ou sur le site des grands quotidiens. Pour avoir un vrai débat, la rencontre est nécessaire. Et le théâtre en est le lieu. C’est pour cette raison que des salles sont pleines en FWB. Le citoyen aspire à rencontrer l’autre, dans sa singularité et le théâtre en est la possibilité.

 

Vous êtes aussi Président du CAPT et membre consultatif du Conseil de l’Art dramatique (CAD). Votre expérience d’expert a-t-elle changé votre manière de travailler ?

Oui, évidemment. À l’origine, je suis comédien et metteur en scène. J’ai en tête les difficultés qu’ont les artistes pour produire et diffuser leurs œuvres. J’ai aussi beaucoup appris en travaillant au Théâtre National aux côtés de Jean-Louis Colinet. Mais il est clair que " siéger " au CAPT m’a beaucoup apporté. Cela signifie être constamment immergé dans les préoccupations des compagnies et leur précarité.

Concernant XS, ce qui m’intéresse c’est l’altérité, la rencontre et le changement de point de vue. Une vie passée avec des certitudes ne m’intéresse pas. Pourquoi XS m’intéresse ? Parce que c’est dix-neuf spectacles, dix-neuf points de vue sur le monde, complémentaires ou opposables. C’est toute la beauté de la vie dans sa diversité et sa capacité à agir sur différents points.

 

Que représente pour vous le spectacle vivant ?

C’est l’endroit de la rencontre avec l’autre, l’endroit où il est possible de se confronter à d’autres regards sur le monde qui peuvent me changer. Je vais au théâtre pour être transformé, m’émanciper des modes de pensée dominants que j’ai intégrés à mon insu ou adoptés. Je vais au théâtre pour me confronter moi, humain dans le monde, à la diversité du monde. Le théâtre est le lieu du mouvement.

 

Quel grand souvenir de théâtre gardez-vous ?

Ma grande émotion théâtrale, c’est lorsque j’ai découvert L’Indiade ou l’Inde de leurs rêves d’Ariane Mnouchkine. Je me suis alors dit que le théâtre pouvait être le lieu de tous les possibles. J’avais une vingtaine d’années. Avant cela, le théâtre me paraissait un peu " figé ". Dans le même temps, j’ai vu Gilbert sur scène avec Yves Hunstad. Cela m’a conforté dans ma pensée : on peut tout faire sur scène, il suffit seulement de le décider. On n’a pas besoin de scénographie incroyable, il suffit qu’on dise : on est dans un château et le château est là.

 

C’est à ce moment précis que le théâtre a commencé à vraiment vous intéresser.

Il m’intéressait déjà. J’étudiais le théâtre. Mais il m’apparaissait comme le lieu d’une culture réservée à une élite adulte, contrairement au cinéma qui me parlait plus (sourire).

 

Sylvia Botella

Festival XS du 26 au 28 mars 2015 au Théâtre National à Bruxelles.

Et aussi