Festival Emulation: promesses à suivre

Critique:

Le plus réussi, c’est l’adaptation de « La possibilité d’une île »***

de Michel Houellebecq qu’ Aurore Fattier a transformé en monologue confié au magnifique acteur  Jean-Benoît Ugeux et à Fox, un (vrai) petit chien (dressé) qui a son rôle…C’est un roman sur le cynisme (et sa tentative de dépassement). On voit un quadra, riche, à contre courant de la langue de bois bien pensante, qui fait éclater tous les lieux communs, sur la morale, la bonne gouvernance, le bon comportement, la bonne pensée… mais il a une faiblesse, il tombe amoureux et il se fait posséder par sa jeune compagne, tout en étant lucide et conscient : vu la différence d’âge, sa passion pour cette jeune fille est sans avenir. Et pourtant, via son seul amour stable (le petit chien)… il y a aussi un côté roman fiction, l’avenir de l’ADN… C’est un  beau seul en scène dont Aurore Fattier a très bien orchestré la lumière et  la petite musique, avec Eric Ronse à la basse qu’on devine en arrière fond. Jean-Benoit Ugeux joue   avec justesse ce rôle de cynique, très antipathique dans sa description au scalpel de notre époque, de son absence de valeurs, de son cynisme déroutant. Paradoxalement il nous fait partager le dégoût de Houellebecq pour  cette époque qui tourne en rond et  ne propose pas grand chose…

Je suis un peu plus réservé sur le « Projet Lulu » d’après Wedekind**

auquel s’attaque le comédien Vincent Sornaga. Comme il le dit lui-même « Lulu »est un perpétuel « work in progress »  puisque  la matière vient de deux pièces énormes réduites en une, magnifiquement adaptée en opéra par Alban Berg. C’est l’histoire d’une prostituée qui passe par toutes sortes de milieux, une séductrice qui va du père au fils, qui se retrouve victime du cynisme des hommes… Au lieu d’en faire du théâtre dans le théâtre, Sornaga en fait un film dans le théâtre. Le noyau du spectacle est donc l’histoire de « Lulu » par bribes, en train de se faire sous nos yeux, via le cinéma et son studio… Une option exécutée un peu maladroitement (surtout le film, laborieux) et qui  place en son centre la passion de la réalisatrice pour l’actrice qui joue Lulu. Chez Wedekind c’est une comtesse qui  tombe amoureuse de Lulu et le lesbianisme est bien présent mais pas omniprésent. Ici, Selma Alaoui campe la réalisatrice avec une énergie dévorante, qui rabote un peu tous les autres protagonistes, Lulu comprise … François Sikivie joue le père « malheureux », un rôle pas très flatteur mais il s’en sort comme il peut. Au total j’ai trouvé ce « Projet Lulu » un peu long, un peu réducteur, frôlant le premier degré alors que l’ambition est de transformer la pièce initiale en forme contemporaine… oui, mais au prix de beaucoup de « ratissages » et mises à plat.

-La possibilité d’une île, de M. Houellebecq, m.e.s. Aurore Fattier***
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Projet Lulu, F. Wedekind revu par Vincent Sornaga**

NB: un jury inernational a décerné après de longues discussions le "grand prix" au Projet Lulu, devant "La possibilité d'une île". Une autre pièce  Agamemnon, retour de supermarché, de Rodrigo Garcia a remporté le coup de coeur du jury jeune public.

Festival Emulation au Théâtre de la Place à Liège : jusqu’au 30 octobre. www.theatredelaplace.be

Christian Jade(RTBF.be)