Festival de Liège. Une belle découverte : " On est sauvage comme on peut ". L'amour, la mort, à pleines dents***

Léa Romagny et Thomas Dubot dans "On est sauvage comme on peut" du collectif Greta Koetz
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Léa Romagny et Thomas Dubot dans "On est sauvage comme on peut" du collectif Greta Koetz - © Dominique Houcmant

Le Festival de Liège a planté ses premières balises le week-end passé avec ce mélange international et belge, cette ouverture vers la création contemporaine, émergente ou confirmée, qui caractérise le flair de Jean-Louis Colinet, ancien directeur du Théâtre National.

Le Français Laurent Gaudé et une compagnie de marionnettistes australo-hollandais ont servi de mise en bouche internationale. Et un collectif sorti de l’ESACT, pour un dîner entre amis assez " sauvage " a inauguré la collection " émergences ". Notre critique ci-dessous. Pendant trois semaines, jusqu’au 23 février nous aurons droit à un défilé de figures internationales connues comme l’Italienne Emma Dante (" La Scortecata ") ou le Lithuanien Oskaras Korsunovas dans " Wedding ", d’après Brecht, le seul de la programmation à revenir dans la foulée au Théâtre National, dont le directeur, Fabrice Murgia a proposé une étape de travail de son " Ghost Road III .  J.L. Colinet a aussi l’art de découvrir, souvent en ex-Europe de l’Est, des spectacles " hors circuits " commerciaux traditionnels. On sera curieux de voir la performance annoncée du Serbe Kokan Mladenovic dans " Jami Districkt ", une caricature du " droit du sol " entre Serbes, Croates et Bosniaques à partir d’une ‘découverte archéologique’, avec trois comédiennes à l’énergie ravageuse.  Toujours des femmes aussi dans " Women of Troy ", du jeune Géorgien Data Tavadze. La guerre de Troie est le prétexte à décrire les angoisses actuelles de femmes subissant la guerre. Enfin la section " Factory " propose, en fin de festival 3 jours (du 21 au 23 février) dédiés aux " émergents ", étapes de travail ou spectacles parfois confirmés comme celui de Vincent Hennebicq dont on a pu voir aux Tanneurs l’excellent " Propaganda ", l’histoire d’un manipulateur historique, Edward Bernays, traitée en show télévisé hilarant. Dans cette " Factory " on sera aussi curieux de découvrir " Des caravelles et des ailes " de Benoît Piret ou " Les Estivants " de Gorki vus par le collectif de la jeune metteuse en scène Marie Devroux. 2 spectacles proposés aussi avant le dernier week end. Dans la même section " Factory ", vous pourrez voir un spectacle qui nous a séduit ce week-end, " On est sauvage comme on peut " du Collectif Greta Koetz. Le programme complet est à consulter ici : https://www.festivaldeliege.be/

" On est sauvage comme on peut " : l’amour cannibale ***

On démarre dans le quotidien de cinq jeunes bien sympas qui se font une petite bouffe, deux couples et un ‘spectateur’ musicien qui jouera tour à tour du clavecin et de l’accordéon, histoire de brouiller les pistes et les époques. Thomas est déprimé et agressif vis-à-vis de sa compagne Léa sous les yeux de Marie et Antoine, un bavard impénitent qui mobilise la parole jusqu’au moment où Thomas annonce qu’il veut mourir et demande que son corps soit dévoré par ses amis. Curieuse eucharistie ! Bref on passe du quotidien qui dégénère au mystique philosophique : les " souffrances du jeune Werther " se passent en groupe, un vieux fonds romantique et nihiliste, entre Musset et Rimbaud, refait surface mais avec des références actuelles. Il est question de Richard Durn qui en 2002 avant de se suicider, tire à vue sur tous les élus du conseil municipal de Nanterre parce qu’il est frustré dans sa " vie de merde " et " ne veut pas mourir seul ". Le côté morbide n’empêche pas l’humour, au contraire, ils ont partie liée. Le réalisme apparent du repas se nourrit d’abord de fables, de petites histoires latérales qui progressent insensiblement dans une horreur contrôlée : un vent de folie se lève sur le plateau et les petits sympas s’agressent, les couples éclatent sous nos yeux.  Sang, larmes, vomissures, cannibalisme on n’échappe à aucun excès mais paradoxalement ils sont tous maîtrisés. Les violences sont comme une manière pour les couples de tenter la limite pour échapper au non-être et à la solitude. C’est un travail " collectif " où les garçons Antoine (Cogniaux), le bavard narcissique et Thomas (Dubot) l’agressif suicidaire tiennent le crachoir -belle présence vocale et physique- alors que les filles semblent subir. Mais il faut voir Léa (Romagny), toute petite, porter le cadavre nu de son amour et déployer des trésors d’intériorité et de " naturel " dans les situations les plus difficiles. Et Marie (Bourin) parvient à nous faire " avaler " des réalités répugnantes presque avec élégance ! Chacun(e) vit dans ce léger " décalage " théâtral, entre le réalisme apparent, parfois sordide et la fable existentielle absurde. La logique de la folie, assaisonnée d’humour et de paradoxale joie de vivre, dégage une belle énergie de jeu, que le clavecin et l’accordéon de Sami (Dubot) rythment en douceur. Épatant (qui épate) !

NB : Dommage qu’il faille attendre une saison pour une tournée digne de ce nom.

" On est sauvage comme on peut " par le collectif Greta Koetz .

-Festival de Liège (Factory) le 21 février

-Mars/Mons les 24/25 février

-Tournée : saison 2019/20 au National (prévue).

Christian Jade (RTBF.be)