Festival de Liège: poétique et politique, la cité théâtrale.

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  Les amateurs de théâtre  haut de gamme ont deux références, en Belgique : le Kunstenfestival des Arts, depuis 1994, et le Festival de Liège, créé en 1958 par Robert Maréchal. Un festival ****

Deux mots d’histoire.

La Belgique théâtrale s’est longtemps reconnue dans le Festival de Spa, créé en 1959 par Jacques Huisman pour promouvoir les créations du National en avant-première. Mais c’est de Liège, en 1958, que vint le goût d’importer, en un  Festival Jeune Théâtre, (devenu Festival de Liège) des spectacles venus d’autres horizons.

Depuis 1994, le Kunstenfestival des Arts de Bruxelles, par le prestige et l’activisme de sa créatrice, Frye Leysen a monopolisé l’attention des amateurs belges d’un  théâtre international haut de gamme. Depuis 2001, Jean-Louis Colinet, qui  dirige à la fois le Festival de Liège et  le Théâtre National propose un théâtre et politique et poétique qui nous parle de notre  temps.

Par rapport au « Kunsten », plus pointu et plus esthétisant, plus proche aussi de la performance, de l’installation, des arts plastiques que du récit théâtral, Jean-Louis Colinet plonge un regard aigu sur notre réalité sociale et ses conflits, ne refuse pas le récit mais dans des formes modernes et poétiques où les nouvelles technologies servent à aiguiser notre sensibilité aux problèmes du monde moderne.

Des fidélités et des découvertes internationales.

Une des forces de ce Festival de Liège « new look », c’est d’avoir su importer des metteurs en scènes très connus, comme Falk Richter, de la prestigieuse Schaubühne de Berlin ou le Français Joël Pommerat, « artiste associé », comme Richter, du Théâtre National, pour y former de jeunes acteurs et  metteurs en scène  belges. Une manière de faire «coup double» : ces invités réguliers du Festival sont aussi les « coachs » prestigieux des jeunes  artistes associés du National.

Autre source internationale  chère à J.L Colinet : les Italiens, moins connus mais tout aussi intéressants comme Ascanio Celestini (absent pour la première fois cette année) ou Emma Dante, une Sicilienne, aussi invitée à la Scala de Milan, qui propose ici une Trilogie dense et pas misérabiliste sur la pauvreté, la vieillesse et la maladie.

Mais les habitués seront très curieux  de découvrir une Russe, Tatiana Frolova, qui nous plonge dans la guerre oubliée de Tchétchénie, vue du point de vue du moral et du physique dégradé du soldat russe, victime et bourreau. Le Chilien Guillermo Calderon évoquera la Révolution russe (ratée) de 1905 « vécue » par Tchékov. Auparavant (fin janvier) nous  aurons vu, en ouverture, un spectacle musical-slam : Lyrics from Lockdown où l’Américain Bryonn Bain raconte son emprisonnement, par erreur judicaire et «délit de sale gueule»… noire.

« Nouvelles vagues »  et trilogie Richter.

Cette année, J.L. Colinet a créé de jeunes « artistes associés » au National, qu’il « lance »  à Liège: c’est le cas de Fabrice Murgia (nous y reviendrons)  mais aussi de Coline Struyf.Son théâtre « documentaire » explorera, dans Balistique terminale, tous les aspects, réalistes et…poétiques, réels et fictifs, d’une balle sur un corps, de l’impact à la chute. Un jeune collectif français Pôle Nord propose deux pièces, Sandrine et Chacal où, à partir d’une vie quotidienne démolie, un théâtre brut s’insinue par sa profondeur poétique.

Le clou de l’ensemble: le duo entre le jeune Belge Fabrice Murgia -lancé internationalement d’Avignon à Paris, par un superbe Chagrin des ogres, et l’artiste confirmé,  Falk Richter.  Dans Dieu est un dj,  pièce radiophonique de Richter, un homme vacille entre cauchemar et réalité dans la Vallée de la mort californienne. Murgia  y insinue une vidéo douce  et un duo d’acteurs, sobres dans leurs délires. Murgia fait aussi le pari d’une pièce sans paroles Chronique d’une ville épuisée, où la solitude dans les grandes villes se joue à la frontière du théâtre, de la vidéo et de l’internet.

Quant à Falk Richter il sera aussi mis en scène par le Français Stanislas Nordey dans une autobiographie pleine d’humour, My secret Garden, (vu à Avignon, excellent) avec notamment Anne Tismer  parfaite bilingue, et géniale dans toutes les langues. Et Richter  mettra lui-même en scène Play loud, avec de jeunes comédiens belges, où la chanson risque de faire concurrence à la parole pour décrire les sensations d’une jeunesse à problèmes.

Festival de Liège, du 21 janvier au 19 février (dont 5 pièces sur 20  visibles au Théâtre National, 4 à L’Ancre (Charleroi) et une à Tournai) Info: www.festivaldeliege.be

Christian Jade (RTBF.be)

Article à publier le 1er février dans la revue Espace de ,du C.A.L de l'ULB