Faustin Linyekula africanise Bérénice

Curieux destin que celui de Faustin  Linyekula, danseur et chorégraphe congolais, né à Kisangani et qui propose, à Avignon, une version africaine de la Bérénice de Racine, après l’avoir montée à la Comédie française, la maison la plus traditionnelle de France.



Faustin Linyekula s’est conquis un public français et flamand, avec la complicité du KVS, à Bruxelles, de Chaillot et du Centre National de danse contemporaine d’Angers.en France. C'est un peu le hasard d'une commande de la Comédie française qui le met face à ce texte sur le pouvoir, l'amour et le rejet de l'étrangère. D'où le côté un peu anecdotique de ce choix: "L'histoire de Bérénice, dit Faustin Linyekula, la Reine étrangère, rejoignait mon histoire d'étranger à la Comédie française".Alors le rapport entre ce texte superbe et archaïque, par le langage et le Congo contemporain?

C'est toute la relation au français, qui est en jeu, langue du colonisateur, au départ, qui n'est plus compris et parlé que par 20% de la population congolaise. Langage du pouvoir actuel. "Au Congo, affirme Faustin, toute la vie publique s'organise autour du français, les réunions du gouvernement, les débats à l'Assemblée Nationale, l'éducation...A travers l'intrusion de cette pièce classique au Congo, on peut aborder...la question de l'identité. Qu'est-ce qui fait un Congolais? Qu'est-ce qu'un étranger au Congo."

Sur scène, de belles tirades de Bérénice sont là, dans leur difficulté à être dites avec justesse, dans l'effort parfois caricatural pour se l'approprier, cette langue nationale importée, avec son poids d'ancienneté .  Mais il a changé le titre parce qu'il a beaucoup retranché et ajouté. Comme le fameux discours de Lumumba, (introduit ici en  voix off),  lors de l'indépendance,en 1960, qui résonna comme une agression contre la colonisation belge et l'héritage de Léopold II, incarné par le Roi Baudouin.

Sur scène trois comédiennes et trois comédiens grimés de blanc et portant des perruques blanches s'efforcent, avec des bonheurs divers, à nous scander ces vers, souvent assis autour d'une table, comme on répète un texte laborieusement. On croirait assister à une répétition de patronage catho, avant l'indépendance. Y invite aussi une fable de La Fontaine, le Corbeau et le Renard , récitée, en voix off, par une classe d'enfants qui répètent, sans comprendre.Faustin, présent du début à la fin, non grimé mais dansant avec souplesse et élégance a l'air de l'âme authentique du spectacle face au grimage des 6 acteurs.

Au total un spectacle qui nous a laissés sceptiques. Le fil conducteur est vague, la métaphore du pouvoir est beaucoup plus forte et cruelle dans d'autres pièces (de Racine ou d'autres), la charge anti-colonialiste, limitée à la langue  française, manque de force.

Seul Faustin lui-même, luttant  contre un mistral glacial le soir de la première, nous a paru convaincant, esthétiquement, même si politiquement la charge paraît un peu faible. Faustin Linyekula, coqueluche du public français, s'est en touts cas taillé un beau succès d'estime .

Pour en finir avec Bérénice, d'après Racine, de Faustin Linyekula, à Avignon, jusqu'au24 juillet, puis à Bruxelles, au KVS, du 15 au 19 mars 2011

Christian Jade (RTBF.be)