Fabrizio Cassol, interview d'un saxophoniste au Festival d'Aix-en-Provence

Fabrizio Cassol
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Fabrizio Cassol - © Cedric Gerbehaye

Le musicien Fabrizio Cassol se trouve au Festival d’Art lyrique d’Aix, en ce moment. Il fait partie de la distribution de l’opéra "Pinocchio", de Philippe Boesmans, mis en scène par Joël Pommerat, mais en tant que musicien.

Lors de la composition de cet opéra, Philippe Boesmans lui avait proposé de créer des morceaux pour saxophone, violon et accordéon, pour un trio qui interviendrait à certains moments dans le spectacle. C’est sa deuxième expérience avec Philippe Boesmans. En 1999, il avait participé avec Aka Moon au "Conte d’hiver", mis en scène par Luc Bondy.

Fabrizio Cassol, vous avez une double activité ici, au Festival d’Aix.
D’une part, vous êtes musicien et compositeur de morceaux que vous proposez dans le cadre de cet opéra composé par Philippe Boesmans sur un livret de Joël Pommerat. Vous faites partie des trois musiciens qui sont sur le plateau et qui interviennent par moments.
Et en même temps, vous avez une activité qui est celle d’encadrer des jeunes, suite à une proposition qu’avait lancée Bernard Foccroulle. Alors on va parler de la première, votre intégration dans le projet de Boesmans.

Oui, donc Boesmans m’a proposé de jouer en trio, sur la scène, parce que ce projet de "Pinocchio" c’est comme une troupe de théâtre qui est représentée sur scène. Donc comme il y a une troupe de théâtre, il a imaginé qu’il y ait quelques musiciens d’un style évidemment différent de celui de l’opéra. C’est donc un trio qui est constitué de Tcha Limberger, qui est un violoniste-chanteur ; Philippe Thuriot, qui est accordéoniste ; et moi-même au saxophone. Il a imaginé des espaces avec de l’improvisation, on est un peu libres parce qu’on ne savait pas tout à fait comment allait se créer tout le travail avec Joël Pommerat. Et c’est très gai d’être dans cette aventure complètement folle ! Moi je pense que l’opéra est vraiment merveilleux, c’est comme cela que je le vis. Mais c’est aussi la façon de faire de Joël Pommerat : la façon dont il considère sa mise en scène tout à fait spéciale, avec ces rythmes de changements de décors et de situations extrêmement rapides. C’est vraiment une expérience à vivre sur scène et sur le plateau, en plus de contribuer à toute la musique qui va vers les gens.

Et votre son de saxophone est extrêmement pur et très puissant justement. C’est étonnant dans cet orchestre proposé.

Je crois que j’ai mon style… Mon son est enrichi par toutes les expériences que j’ai, avec des projets comme Aka Moon, des choses des Balkans… je suis un peu tous azimuts. En tout cas, apparemment ça fonctionne. Moi j’aime bien jouer comme un chanteur, donc dans un contexte comme cela c’est encore plus fascinant que de pouvoir le faire. Et puis j’adore le travail de Philippe Boesmans, depuis très très très longtemps. J’avais déjà participé à un opéra, c’était le "Conte d’Hiver" de Shakespeare avec Luc Bondy et Antonio Pappano, autour des années 2000. Il y avait un acte qui était le présent et donc aussi il m’avait demandé si on pouvait venir avec un Aka Moon. Il y avait aussi le chanteur Chris Dane qui était aussi avec nous, ainsi que Johanne Saunier, la danseuse. Voilà, c’est la deuxième fois et c’est intéressant que cela reste quelque chose d’exceptionnel que d’inviter des musiciens qui normalement, stylistiquement, ne font pas partie de ce monde. Cela reste quand même quelque chose et cela fait quand même son effet. Émotionnellement, c’est quelque chose qui touche, je crois…

 

Alors aujourd’hui vous avez terminé votre travail. Vous vous occupez aussi de jeunes dans le cadre d’une opération très particulière qu’avait lancée Bernard Foccroulle.

Oui, c’est quelque chose dont je suis très fier. Je le dis vraiment franchement, parce qu’ici à Aix, il y a ce qu’on appelle le J.M., l’Orchestre des Jeunes de la Méditerranée. Il y a l’Orchestre Symphonique avec tout des jeunes qui sont tout autour de la Méditerranée et qui sont coachés par de grands musiciens, etc. Et donc il y a une grande tradition de cette expérience symphonique et de chambre. Depuis trois ans, Bernard, avec Émilie Delorme, ont ouvert et nous travaillons là-dessus pour toutes les musiques qui ne sont pas des musiques classiques occidentales. Donc les musiques classiques arabes, ou les musiques populaires, ou des choses plus jazz, etc. Et donc il y a des musiciens fantastiques qui sont sélectionnés dans tous les pays autour de la Méditerranée. Il y a donc tous les pays arabes, mais aussi le nord de la Méditerranée, même avec un peu plus loin, avec la Bulgarie, le Portugal, qui n’est pas vraiment sur la Méditerranée, mais qu’on inclut dedans. Et donc voilà, on fait un travail là-dessus et on a rêvé de ça il y a quinze ans, vingt ans… Avec tout des musiciens des mondes arabes, etc. et à cette époque-là ce n’était absolument pas possible, c’était vraiment trop complexe, il n’y avait aucune situation qui le permettait. Et la relation entre les pays était beaucoup trop… ce n’était pas possible. Et en fait, depuis la révolution arabe, il y a une situation qui est possible grâce au Festival d’Aix-en-Provence et Bernard Foccroulle. Cette synchronisation artistique est possible, ce qui révèle des musiciens extrêmement jeunes, mais extrêmement talentueux, d’une force créatrice et expressive vraiment fabuleuse. Donc cette année il va y avoir un nouveau groupe et puis les musiciens sont suivis dans différents projets, ils sont un peu parfois dispatchés dans d’autres projets et donc ça, c’est un travail qui a vraiment une continuité. Et nous travaillons pour le renforcer encore plus et on va voir comment dans les années prochaines on va pouvoir le faire.

Avez-vous encore des projets maintenant ? Parce que vous n’arrêtez pas une minute. Là, vous êtes depuis deux mois à Aix et puis après vous allez à Bruxelles assurer bien sûr votre prestation dans la reprise à la Monnaie de "Pinocchio". Mais qu’est-ce que vous faites entre ? Des concerts…

Entre, il y a beaucoup de choses… Dès que j’arrive à Bruxelles on enregistre le nouvel album d’Aka Moon et puis je pars aux États-Unis pour faire des concerts avec le groupe Amir Al-Saffar et tout plein de New-Yorkais. On joue au Festival de Newport d’ailleurs, qui est un festival historique. Et puis je fonce en Afrique du Sud puisqu’on travaille avec le nouveau projet d’Alain Platel, qui lui aussi viendra à la Monnaie. Donc c’est une manipulation du Requiem de Mozart avec une partie des musiciens de Coup Fatal et une partie des musiciens de Macbeth que j’ai faite avec Brett Bailey. Donc là on a vraiment une grande ligne droite, on commence la tournée à Berlin en janvier, et je pense qu’on passe à la Monnaie en février – Mars. Ce sera une tournée de pratiquement un an et demi, avec une quinzaine de musiciens et c’est un travail qui a commencé il y a pratiquement deux ans ; un très long travail à Kinshasa, à Cape Town, en Belgique… Et puis, bon, il y a plein d’autres choses. On fête les 25 ans d’Aka Moon au Festival des Libertés en octobre… On avance [rires].

Si on doit résumer ce que vous avez fait ici, à Aix. Qu’est-ce que vous pensez de votre expérience ?

Pouvoir travailler avec des artistes comme Philippe Boesmans, comme Joël Pommerat, dans le monde de l’Opéra, dans la création. C’est-à-dire vraiment pure création parce que la musique est nouvelle, chaque fois que de la musique apparaît, on ne l’a jamais entendue avant. C’est extraordinaire de pouvoir le faire dans ces conditions, même les équipes tout autour, les invisibles qui sont nombreux et extraordinaires d’efficacité, d’amitié, de travail, c’est superbe. En plus, on a aussi la dynamique de tous les opéras qui sont là, ça fait beaucoup de monde, plus les concerts et les gens qui viennent de partout. C’est toujours un événement. Pour moi, des moments comme ceux-là vibrent avec beaucoup d’intensité. Je me réjouis aussi de découvrir d’autres créations. Enfin "créations", pas dans le sens musical, mais avec "Carmen" et des choses comme ça… Je n’ai pas encore vu "Rake’s Progress", il y a encore le "Don Giovanni", beaucoup de choses…

 

Retrouvez l'interview intégrale de Fabrizio Cassol, au micro de Nicole Debarre :