Etudes ("The Elephant in the room"),m.e.s de Françoise Bloch : épure et caricature ***

Pierre Sartenaer, Benoît Piret, Romain David dans "Etudes" m e s Françoise Bloch
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Pierre Sartenaer, Benoît Piret, Romain David dans "Etudes" m e s Françoise Bloch - © Antonio Gomez Garcia

Ca commence en douceur avec Benoît Piret qui s’excuse à l’avance d’être " didactique " et de prendre un sujet bizarre, austère : comment on confectionne une loi. En même temps il annonce des " surprises inouïes " dans ce travail d’analyse. On est donc bien dans le théâtre, avec " suspense " obligé ! A part que " construction " devient vite " dé-construction " et " tricotage/dé-tricotage " jusqu’à réduire cette loi à un fil informe et sans consistance.
Une loi " évaporée "portant sur la séparation banque de dépôt et banque d’investissement.
Le principe d’une loi séparant banque de dépôt/classique et banque d’affaires, spéculative a bien été voté, notamment par le Parlement européen, à l’initiative de la Commission, suite à la crise de 2008 des " subprimes " qui a obligé la collectivité à voler au secours des banques faillies, renflouées par l’Etat, donc via nos impôts! A l’époque tous les politiques et les financiers criaient au " plus jamais ça " ! La Commission européenne a pris l’initiative de la mettre en œuvre mais les années ont passé et la Commission et le Parlement européen et le Conseil des chefs d’Etat se sont assoupis sans plus jamais mettre le moindre article à l’ordre du jour. La surprise énorme est là : la dissolution, l’évaporation d’une loi en principe voulue de manière unanime. Et là, on rejoint le titre : " The elephant in the room " c’est l’énorme chose devant nous…qu’on ne veut pas voir.

Comment en est-on arrivé là ?
C’est le noyau central de la démonstration, qui s’appuie d’abord sur le témoignage d’un député européen, anonyme qui raconte la lente dissolution de la volonté européenne d’agir. Peu de chiffres mais un, frappant : depuis 2008 seul1 es banques françaises sont séparées en banques normales et spéculatives. Rien n’est dit sur la Belgique.
Puis une explication visuelle : à partir d’un schéma projeté de lobbying de Coca Cola, on voit les 3 phases du lobbying classique : monitoring (surveillance du marché), ciblage en fonction de dangers plus précis et " attaque " pour éliminer l’adversaire encombrant. Applicable par hypothèse aux banques avec pour but l’élimination progressive de la loi " encombrante " sur la scission banque classique/spéculative.

Comment cela a-t-il été possible ? L’œuvre des lobbys

La preuve par le repérage visuel de ces lobbys bancaires qui envahissent le centre de Bruxelles, en gros entre la place du Luxembourg et la Porte de Namur. Les 3 banques " systémiques " européennes et mondiales sont citées, Deutsche Bank, ING et BNP/Paribas/ Fortis. Si l’une s’écroule c’est tout le système européen puis mondial qui saute. Et " nous avec " : même plus de quoi nous acheter un pain ! Mais " l’exploration comique " du territoire bruxellois avec des petits drones permet de repérer autour de ce noyau visible des bureaux " discrets " où une étroite association existe avec toutes les grandes banques mondiales, anglo-saxonnes et suisses, notamment.

Un schéma, un peu simpliste mais drôle,  sur le " Désir ", disproportionné, du Capital/Patron et du Citoyen.

Un dernier tableau décisif manipulé par le " prof Sartenaer " montre le désir du Patron/ pouvant devenir désir de la Finance (verticale, tirant vers le haut, ligne des ordonnées) contre le Désir du citoyen moyen (en abscisses,  horizontale, étalé vers le bas). Le patron ou la Finance  essaie d’attirer vers ses ambitions les faibles désirs du bas, jusqu’à leur  disparition complète dans la " Tour des finances ".

 La conclusion réunit les trois acteurs pour un moment de détente : une caricature un peu facile mais drôle de Jean Claude Junker,  le premier ministre luxembourgeois, devenu Président de la Commission Européenne, depuis le départ de Barroso chez le maître du marché bancaire, Goldman Sachs.

Et le théâtre dans tout ça ? Austère?

Le titre " Etudes " le suggère mais Françoise Bloch et ses trois comédiens  (Romain David, Benoît Piret et Pierre Sartenaer) parviennent à éclairer le problème de manière efficace et drôle.

C’est à la fois une démonstration partiale mais aussi  une formidable leçon de jeu d’acteurs qui défendent ces schémas abstraits avec un dynamisme de jeunes/vieux profs roués, jouissant de démontrer la mauvaise foi de tant d’institutions. Toutes les institutions européennes en prennent pour leur grade, Parlement mais surtout Commission,   plus attaquée que le Conseil des gouvernements, les seuls " responsables " en somme : c’est ma critique sur le fond, mais il fallait bien choisir un angle. Le schéma et donc une épure caricaturale, forcément incomplète et " forcée " mais qui nous oblige à réfléchir. Tonique, donc.

Il y a là, dans tout le groupe -avec un scéno de Marie Szernowicz belle et  efficace comme d’habitude- une belle cohérence, un mélange d’intelligence, de sensibilité, de férocité critique qui fait du bien parce que le problème soulevé est effectivement complètement oublié depuis la crise des réfugiés et la crise en Syrie. Ce théâtre politique bien documenté, nous oblige à réfléchir ensemble :c’est l’avantage du théâtre sur la télé où la vision de documentaires plus " objectifs " sur Arte ou ailleurs nous laisse passifs et démunis.

" Etudes " (The Elephant in the room) m.e.s Françoise Bloch

-Au Théâtre National jusqu’au 26 février

Christian Jade (RTBF.be)

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