Entretien Lunettes noires pour un crayon - Virginie Thirion et Jean-Marie Piemme

Jean-Marie Piemme et Virginie Thirion
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Jean-Marie Piemme et Virginie Thirion - © Alice Piemme

Parce que c’était lui, parce que c’était elle, parce que c’est eux, nous avons rencontré Virginie Thirion et Jean-Marie Piemme autour de la pièce J’habitais une maison sans grâce, j’aimais le boudin. Passionnés et libres, ce sont surtout des artistes.

 

Sylvia Botella : À la fin de la pièce J’habitais une maison sans grâce, j’aimais le boudin d’après Spoutnik de Jean-Marie Piemme (2011), le comédien Philippe Jeusette montre l’image/souvenir et dit : " Une fois que j’aurai disparu, qui peut attester que ceux-là sur la photo sont mes parents ? Personne ". Écrit-on ce qui nous manque ? Et met-on en scène ce qui nous manque ?

Jean-Marie Piemme (J.M.P.) : Dans l’écriture, la disparition est un moteur. Il ne s’agit pas seulement de la disparition des êtres qu’on a aimés, il s’agit aussi de la disparition des choses autour de nous telles que la disparition des modes de vie, la disparition de la classe ouvrière, la disparition des paysages, etc. Le bas de Seraing se transforme considérablement. Dans quelques années, il ne ressemblera plus à celui que j’ai pu connaître.

Il y a la disparition des sentiments qu’on pouvait avoir. On n’est pas le même à vingt ans qu’à soixante-dix ans. Le manque travaille l’écriture.

En ce qui concerne Spoutnik, c’est un manque qu’on a envie de transmettre. J’ai écrit ce texte pour ma fille Alice.

Virginie Thirion (V.T) : Je ne sais pas si je mets en scène ce qui me manque, peut-être davantage ce qui me hante mais de manière positive : des images, des questions… Et toutes les possibilités qu’offre la scène, aussi, avec ce qu’on imagine du spectateur et ce qu’on aimerait lui proposer ou provoquer. Manquer ? Hanter ? C’est peut-être la même chose ?

Lorsqu’on traite de l’intime, lorsque l’autobiographie devient objet d’écriture, on fait l’expérience du temps et de l’émotion, aussi. Quels sont les écueils à éviter dans l’écriture ?

J.M.P. : A priori, je n’écris pas au nom de tout le monde. Je souhaitais éviter un peu la mélancolie " stupide ", " bêtifiante " qui ferait croire qu’avant, c’était le paradis et que maintenant, c’est l’enfer. Je ne suis pas du tout dans ce registre-là.

Je souhaitais aussi éviter l’aspect " documentaire ". Autrement dit que la pièce soit une pièce documentaire sur les années 1950 et qu’il faudrait en montrer tous les aspects. Je ne voulais pas non plus faire une plongée dans une espèce de " familialisme " qui, au fond n’intéresserait que moi et personne d’autre.

Comment se sont opérés les choix textuels ? Peut-on parler d’un travail sur la mémoire de Jean-Marie Piemme en différé ?

V.T. : Je ne sais pas s’il s’agit à proprement parler d’un travail sur la mémoire de Jean-Marie Piemme en différé. C’est peut-être à cet endroit que la notion de manque a sa place. Dans le sens où cette histoire, ce milieu me sont complètement étrangers, je ne suis pas du même pays, ni issue du même milieu social, c’est sans équivalence.

Cependant, j’ai été surprise par les liens existants et nos affinités même s’ils étaient " déplacés ", voire " décalés. Le rapport à la terre et les relations humaines évoqués dans Spoutnik me rappelaient les miens, mais vécus à la campagne… les vignobles, la région champenoise.

L’écart qui existe entre mon histoire et celle de Jean-Marie Piemme m’a beaucoup interrogée. Quel regard poser sur le présent ? Lorsque je vois, par exemple, les images télévisées des syndicalistes du milieu métallurgique, les gens qui s’insurgent, se mettent en colère, brûlent, séquestrent, etc. Avoir tout cela en arrière plan m’a beaucoup mobilisée.

Là, le manque opère effectivement. Le manque de cette histoire-là opère. Ainsi que l’envie d’en témoigner, de la partager et peut-être d’en donner un écho différent par à rapport à tout ce qui peut être dit, aujourd’hui.

Est-ce que ça a été difficile ? Parce que le spectateur qui n’a pas lu Spoutnik n’a pas accès à la totalité de l’histoire.

V.T. : J’aimerais dire que ça a été extrêmement difficile, que nous nous sommes posé plein de questions. Mais non ! Le travail était joyeux. Si nous avions pu mettre davantage de pans de Spoutnik, nous l’aurions fait.

Il y avait les passages " obligés " : le récit de la naissance, Saint-Nicolas, l’usine, l’oncle, l’université. Nous étions d’accord sur la structure de base.

C’était d’autant plus facile que Jean-Marie Piemme et Philippe Jeusette avaient fait une première sélection, en amont, que j’ai ensuite affinée en fonction du propos et des opportunités de jeu que je voyais dans Spoutnik et qu’ils n’avaient pas spécifiquement pointés.

J.M.P : Je n’ai pas réfléchi aux choix. Ils sont sentimentaux. Lorsqu’on écrit un livre, il y a toujours des passages qu’on aime. J’ai donc extrait quelques grands mouvements qui me plaisaient sans vouloir pour autant les imposer à Virginie Thirion et Philippe Jeusette. Ils étaient libres d’enrichir la matière ou d’enlever certains éléments. Le tricotage de fin leur appartient complètement et je le cautionne.

Ce qui signifie que vous n’avez pas porté un regard dramaturgique.

J.M.P. : J’ai envie de répondre : surtout pas ! Lorsque je suis auteur, je ne souhaite pas du tout être derrière l’épaule du metteur en scène ou des acteurs pour indiquer la direction à prendre.

Je dois faire mon travail d’auteur à 100% et je dois laisser aux autres, la possibilité de faire leur travail à 100%. Je ne suis pas le garde-champêtre du spectacle.

V. T. : Parfois, lorsque Philippe Jeusette et moi, parcourons certains chapitres de Spoutnik, nous " regrettons " de ne pas avoir pu les ajouter. Certains appellent à être dits.

Ce qui est troublant, c’est votre manière, subtile et sensible, de révéler les choses peu à peu et de dévoiler l’histoire intime et la grande histoire faite de désir de liberté, au fur et à mesure. Jean-Marie Piemme, c’est l’histoire d’un homme ordinaire né à Seraing dans une cave sous les bombardements et à qui il est arrivé des choses extraordinaires. Il y aussi une autre narration par le biais de la musique live d’Éric Ronsse qui rajoute presque " un vouloir dire " au-dessus du texte (ou par delà ?).

V. T. : Depuis le début du travail, la musique est essentielle. Philippe Jeusette et moi, n’étions pas là pour faire un documentaire. Nous voulions affirmer la fiction pour conserver notre liberté sur le plateau. Nos deux maîtres mots étaient " évocation " et " subtilité ".

Par exemple, dans la séquence de l’usine, la musique rappelle ses bruits et ses sons. Elle est là pour soutenir le spectateur dans sa propre rêverie par rapport aux images qu’il a de Seraing.

La musique peut être aussi très ludique comme dans la séquence de l’Exposition Universelle de Bruxelles et du Spoutnik dans le pavillon soviétique.

Il était important aussi d’évoquer le milieu à travers la pièce de cuisine, ouvrière et hyperréaliste. Mais dans le même temps, elle n’est pas posée sur le plateau, elle est " suspendue " et mobile – elle peut tourner. Selon la lumière et les dimensions du plateau, elle peut apparaître isolée dans l’espace et avoir un caractère presque cinématographique. C’est aussi la possibilité d’entrer et de sortir du réalisme tout en se permettant de le casser en revenant à la réalité du plateau.

La cuisine mobile semble, en effet, essentielle pour comprendre l’arrière plan émotionnel – l’importance de la mère – et social – la femme au foyer – de la pièce.

J.M.P. : L’idée de la mère est constitutive de mon enfance. Ma mère était femme au foyer. La division du travail était très nette. Ma mère assurait l’ordonnance de tout ce qui se passait à l’intérieur de la maison. Et mon père partait travailler tous les matins à 7h30 et rentrait imperturbablement à 16h30 ou 17h00. La vie était rythmée de manière précise.

Nous sommes toujours sollicités par le souvenir de nos parents. Dans mon cas, c’est autant par celui de mon père que par celui de ma mère. Je ne pense pas faire un sort particulier ni à mon père ni à ma mère dans Spoutnik. Dans le spectacle, c’est peut-être un peu différent.

V. T. : Nous avons perçu très vite la relation au père dans Spoutnik. Le père est responsable de l’affranchissement de son fils. C’est lui qui le pousse à s’inscrire à l’université. Mais nous voulions évoquer la présence maternelle et lui donner le statut que nous imaginions qu’elle avait dans la vie. Dans la pièce, c’est elle qui monte et descend le micro. C’est elle qui envoie la fumée et qui fait tourner les décors.

Même si la mère n’est pas sur le devant de la scène, elle est omniprésente. Elle est un des moteurs de l’action, discret mais certain.

Qu’est-ce qui a été le plus intense dans la mise en scène ? Et comment avez-vous travaillé avec Philippe Jeusette ?

V.T. : D’abord, Philippe Jeusette et moi, avons travaillé ensemble sur la mise en scène et la conception globale. J’ai donc fait une série d’allers et retours scène-salle pour avoir un regard d’ensemble et orchestrer.

Mais c’était très joyeux. Il y avait beaucoup de légèreté dans le travail, peut-être parce que nous connaissions bien le texte. Et que, Philippe Jeusette, Éric Ronsse et moi, l’avions déjà expérimenté sous la forme d’une lecture à Portées/Portraits en novembre 2011 à Passa Porta à Bruxelles. C’est à cette occasion que nous avons décidé qu’Éric Ronsse ferait la musique et serait sur le plateau.

Après, je me suis dit qu’il fallait une figure maternelle aux côtés de la figure paternelle. Comme je n’avais plus d’argent pour engager quelqu’un, j’ai décidé de jouer le rôle de la mère et qu’elle ferait tout ce qu’il fallait faire sur le plateau, aussi.

Si on est très attentif à ce que la mère dit dans la pièce, on se rend vite compte qu’elle dit des phrases qui ne sont pas les siennes afin d’être omniprésente. Ce sont toutes les phrases qui ennuyaient Philippe Jeusette (rire). Cela est notamment manifeste dans la séquence de l’université.

Comment avez-vous travaillé avec Claire Bodson, qui vous remplace ?

V.T. : Claire Bodson avait préalablement regardé religieusement le DVD du spectacle plusieurs fois et avait appris tout son texte. Le premier jour des répétitions, elle est arrivée très angoissée. Elle m’a même demandé si elle devait jouer de la même manière que moi. Même si la marge de liberté était réduite parce que nous n’étions plus en création et en tournée, c’était hors de question.

Au début, c’était très bizarre pour moi. Elle portait la même robe que la mienne, etc. Aujourd’hui, elle me fait beaucoup rire. J’aime beaucoup son personnage.

Je dis cela parce que les personnes qui ont vu les deux versions, sont souvent très surprises. J’incarnais une petite maman toute ronde qui donnait le sentiment d’idolâtrer son fils. Tandis que Claire Bodson incarne une mère qui adore son fils mais qui sait le tenir.

J.M.P. : Ma mère avait plutôt un côté " rond " et aimable avec cependant des tentatives sévères mais elle y arrivait mal. Je dribblais plus facilement ma mère que mon père (sourire).

Philippe Jeusette, est-ce votre alter ego sur le plateau ou un personnage qui vous ressemble un peu ? Qu’y décelez-vous de vous, aujourd’hui ?

J. M. P. : La première fois que je l’ai vu sur le plateau, j’étais très surpris. Je n’avais pas assisté aux répétitions. J’étais surpris de me retrouver objectivé dans un corps et un âge qui ne sont absolument pas les miens. De surcroit, chaque mot, chaque phrase prononcée amenait un supplément d’images dans ma tête que le spectateur ne peut avoir.

Je voyais tout le temps autre chose que ce que je voyais. Et j’entendais tout le temps autre chose que ce que j’entendais. Cette dimension-là me déstabilisait. Puis, très vite, j’ai considéré Philippe Jeusette comme un personnage de fiction. Bien sûr, j’entends que cette fiction est plus proche de moi que les autres fictions.

J’ai vu de nombreuses fois le spectacle. Aujourd’hui, je le considère comme un spectacle de théâtre, j’aime les moments de théâtre, je m’intéresse à toutes les variations du jeu de Philippe Jeusette.

Au final, je ne retrouve plus mon histoire, mon enfance ou mon adolescence. Je retrouve simplement un spectacle qui me plaît. Je regarde Philippe comme un être de fiction qui aurait la petite particularité de me croiser plus souvent que les autres êtres de fiction.

V.T. : J’ai fait le même chemin que Jean-Marie Piemme. Il y a toujours un moment où je suis " attrapée ". Lorsque je regarde le spectacle, je l’aime.

Lorsque Jean-Marie est venu voir le premier filage, Philippe Jeusette et moi, étions dans un état… Mais tout s’est bien passé. Lorsque nous nous sommes retrouvés tous les trois à la fin du filage, nous étions très émus. C’est un très beau souvenir.

J.M.P. : On devient très vite des êtres de fiction lorsque nous sommes regardés. Même si c’était moi qui le jouais - mais je n’en ai ni l’envie ni la capacité.

Dès l’instant qu’on franchit la coulisse et qu’on se produit devant une personne qui a acheté sa place, on devient un personnage de fiction. On devient quelqu’un qui est chargé d’imaginaire et qui recharge l’autre d’imaginaire.

V.T. : Cela rappelle certaines discussions que nous avons eues. Cela faisait parie du processus de travail, garder la distance nécessaire et ne pas faire serment d’allégeance à la vie de Jean-Marie Piemme.

Le texte prend en charge la vie de Jean-Marie Piemme. Nous, nous faisons un spectacle.

Aimez-vous toujours Gina Lollobrigida ?

J.M.P. : Oui, j’en ai un souvenir extrêmement précis. De temps en temps, je revois certains de ses films et c’est toujours avec le même plaisir que je la regarde.

C’était un personnage très mythique. Elle avait le même aura que Brigitte Bardot, sauf qu’elle était un peu plus âgée. Elle était singulière, sensuelle. Elle transportait facilement du mythe, de la mythologie.

V.T. : C’est elle qui chante Roma dans le spectacle. C’est une de ses rares chansons.

Pour conclure, j’aimerais que vous mettiez vos lunettes noires et preniez un crayon, si vous étiez :

Un défaut littéraire ?

J.M.P : La méfiance.

Un défaut de mise en scène ?

V.T. : Le doute.

Un accident littéraire ?

J.M.P. : La page blanche.

Un accident en mise en scène ?

V.T. : La répétition.

Une perversion littéraire ?

J.M.P. : J’écrirais à l’encre invisible.

Une perversion en mise en scène ?

V.T. : Je ferais des spectacles qu’on ne verrait pas

Un supplice littéraire ?

J.M.P. : J’écrirais les phrases en double systématiquement.

Un supplice en mise en scène ?

V.T. : Un spectacle sans fin.

Un cauchemar littéraire ?

J.M.P. : Je m’endormirais devant mon ordinateur.

Un cauchemar de mise en scène ?

V.T. : Une salle endormie au bout de cinq minutes.

Une injure littéraire ?

J.M.P. : J’enverrais un livre à la gueule de quelqu’un.

Une injure en mise en scène ?

V.T. : Le naturalisme.

Un vice littéraire ?

J.M.P. : Je ferais des trous dans le dialogue.

Un vice en mise en scène ?

V.T. : Faire des spectacles que je serais la seule à comprendre.

Une trahison littéraire ?

J.M.P. : Je raconterais la vie des parents de quelqu’un d’autre.

Une trahison en mise en scène ?

V.T. : Faire croire que c’est moi qui ai écrit ce texte fantastique.

Un projet littéraire ?

J.M.P : J’écrirais la vie de quelqu’un comme moi dans mille ans.

Un projet de mise en scène ?

V.T. : Un spectacle qui se jouerait sur tous les balcons de l’Hôtel de Ville de Bruxelles.

 

Entretien réalisé par Sylvia Botella, le 3 mars 2016 à Bruxelles

 

J’habitais une maison sans grâce, j’aimais le boudin d’après Spoutnik de Jean-Marie Piemme – Philippe Jeusette – Virginie Thirion, du 16 février au 5 mars 2016 (Extra Varia / Exposition photo Piemme sort du cadre d’Alice Piemme dans le hall du théâtre) au Théâtre Varia et du 7 au 27 juillet 2016 (relâche les 13 et 21 juillet) au Théâtre des Doms en Avignon.