Entretien Frédérique Lecomte et Karel Vanhaesebrouck : Théâtre & Réconciliation

Les enfants soldats (RDC, 2013)
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Les enfants soldats (RDC, 2013) - © Benjamin Géminel

La genèse de Théâtre & Réconciliation remonte aux premières créations de théâtre communautaire de Frédérique Lecomte dans les années 1990. En 1996, elle part au Sénégal pour animer des ateliers qui la mènent en Casamance où elle fait la connaissance de rebelles qui opposent une résistance armée au gouvernement sénégalais. À partir de ce moment là, Frédérique Lecomte n’aura de cesse d’approfondir son travail de réconciliation par le prisme du théâtre, avec des populations fragilisées en Belgique et dans les zones de conflits au Burundi ou en République démocratique du Congo (RDC). Nous avons rencontré l’artiste Frédérique Lecomte et, le dramaturge et président de la filière Master Arts du Spectacle vivant à l’ULB Karel Vanhaesebrouck. Faire collectif !

 

Sylvia Botella : Dans le documentaire Je ne peux pas me taire réalisé par Pascal Capitolin au Burundi (2012), une des victimes dit en substance : " J’ai pu surmonter les traumatismes parce que je voulais dire la vérité ". Qu’est-ce que ça signifie dire la vérité sur une scène ?

Frédérique Lecomte (F.L.) : Chacun a sa propre vérité. Si elle dit : " J’ai ma vérité ". Les autres vont dire : " J’ai ma vérité ". La vérité est plurielle.

Si elle dit : " J’ai voulu dire " ou " J’ai pu dire la vérité ", elle veut dire : " J’ai pu dire ma vérité ". Parce que les vérités sont mises en balance les unes par à rapport aux autres. C’était un spectacle sur les vérités plurielles. Il s’agissait bien, ici, de mettre en perspective les différentes perceptions de l’Histoire en fonction de son vécu propre.

Karel Vanhaesebrouck (K.V.) : Ce que j’admire dans le théâtre de Frédérique Lecomte, c’est que c’est du JEU. Ce n’est que du JEU ! Mais dans le même temps, son travail démontre que le jeu est un véritable outil pour questionner des catégories dites " normales ", " anormales ", " coupables " ou " innocentes ". Le jeu sert à découvrir que la vérité est plurielle, complexe. C’est le " jeu " pour découvrir le " je ", aussi.

Pourquoi, aujourd’hui, éprouvez-vous la nécessité d’écrire et de transmettre votre méthode de travail dans Théâtre & réconciliation – Méthode pour une pratique du théâtre dans les zones de conflits ?

F. L. : Parce que des outils existent et qu’ils sont " transmissibles ". Bien évidemment, mon regard n’est pas transmissible mais les outils, oui. Je voudrais que d’autres personnes s’appuient sur mon expérience pour pouvoir, non la reproduire, mais l’utiliser. J’ai envie de la partager.

K. V. : Cette méthode n’est pas théorique, elle se base sur l’expérience vécue. Ce qui me semble très important, c’est qu’elle ouvre plus qu’elle ne fixe. Et dans le même temps, il est rare qu’un artiste soit en mesure d’expliciter et de partager sa méthode avec des étudiants ou des jeunes artistes à travers des exercices. Après, il est nécessaire qu’ils se l’approprient. Car il est impossible d’imiter le regard de Frédérique Lecomte. Je me demande comment on peut garder cette méthode " vivante ", toujours " agissante ".

F. L. : Dans le spectacle Réveillez-vous, certaines scènes sont revenues parce qu’elles fonctionnaient et que nous avions peu de temps. Cependant les personnes et les raisons du conflit sont différentes. Par conséquent, de nouvelles scènes apparaissent toujours.

Par exemple, j’ai créé une scène sur la complexité des conflits régionaux, en trois jours, en Afrique. Comment montrer toute la complexité de cette question sur un plateau ? Nous avons mis une corde sur le plateau et chaque personne en tirait un bout. C’était très " noué ".

La méthode reste " vivante " parce que les personnes sont " vivantes " et ont des problématiques singulières.

Sur mon dernier projet, les problématiques étaient très " lourdes ". À tel point que des personnes de ma compagnie ont pris des risques physiques. Le projet réunissait des Burundais, des Rwandais et des Congolais sur la question des conflits régionaux. Nous avons travaillé au Congo et au Rwanda. Au Burundi, c’était trop dangereux. Pour mon malheur, il y avait trois Imbonerakure qui étaient dans la troupe et qui ont condamné à mort mon assistant, Prospère. Ils voulaient partir. Les Rwandais voulaient les arrêter. C’était très dangereux. Heureusement grâce au dialogue, nous avons réussi à désamorcer la situation.

L’ouvrage est le fruit d’une collaboration avec l’Université Libre de Bruxelles. Quelle est la valeur clé de cette méthode pour la théorie et la pratique théâtrale ?

K.V. : C’est Marie-Soleil Frère, professeure et spécialisée dans les médias africains à l’ULB qui a initié cette collaboration éditoriale. J’ai invité Frédérique Lecomte à faire un workshop avec les étudiants en Master Arts du Spectacle vivant. À mon sens, ses techniques aident les étudiants à mieux comprendre l’essence du théâtre. Car elles réunissent trois éléments fondamentaux : le médium théâtre, l’artiste et la société. En outre, une grande partie de son travail se déroule en dehors de notre zone de confort " euro-centriste ". Cette pratique-là ouvre les yeux des étudiants et les miens, aussi. Même si je ne suis jamais allé en Afrique, je comprends mieux sa complexité grâce au travail de Frédérique Lecomte ou de Milo Rau. Les artistes produisent de la connaissance qu’on peut expliquer et partager.

Les universitaires sont souvent condamnés à écrire sur une matière qu’ils ne maîtrisent pas dans son entièreté. Cette pour cette raison que nous invitons Frédérique Lecomte, Gianina Cărbunariu ou Tania Alice à l’ULB. Elles influencent notre réflexion et ouvrent notre horizon.

Le théâtre de Frédérique Lecomte se veut véritablement populaire, il use des formes populaires tels que le cirque, la revue ou le cabaret, en les détournant et en faisant jouer des personnes ensemble pour mieux agir sur la société.

Comment parvenez-vous à réconcilier ? Quelles sont vos stratégies. Il y a aussi le jeu des équilibres entre ce qui peut être dit et ce qui ne peut l’être afin de ne pas compromettre la sécurité des participants. Est-ce que vous savez ce qu’ils deviennent ? Y-a-t-il un salut possible ?

F. L. : Je ne réunis jamais directement tous les participants. Je crée des groupes avec lesquels je fais des échauffements, des improvisations et des jeux où ils jouent le rôle de l’autre. Les exercices constituent une base commune sur laquelle je m’appuie lorsque je rassemble tout le monde. C’est une première étape d’entente. Les participants ne sont plus en conflits. Ils doivent endosser les rôles des uns et des autres. Ils font des improvisations sur les vécus des uns et des autres, donc ils doivent eux-mêmes trouver ce qu’ils vont dire sur le conflit.

Après, je décortique l’improvisation pour voir si je l’ai bien comprise car tout se fait dans leur langue maternelle. Et parfois, je ne connais pas la culture ni les spécificités du conflit.

Puis, je prends le " punctum ", le point de basculement et je vais le tricoter autrement. Je vais refaire une scène avec le point de vue critique du comédien. La mise en scène se fait toujours dans le dialogue même si c’est moi qui décide in fine.

Il n’y a pas de place pour le conflit, il y a de la place seulement pour sa résolution. C’est un espace sécurisé où tout le monde peut prendre la parole, d’où la réconciliation. S’il n’y pas d’espace de parole, on court un grand danger. Car il y a une rupture dans la relation de confiance.

Certains spectacles tournent parfois sans moi pour des raisons budgétaires. J’ai des nouvelles des enfants soldats via facebook. L’enfant soldat Shendeko, qu’on voit dans le film documentaire Kadogos de Benjamin Géminel, est devenu mon assistant. C’était un garçon très dangereux qui avait fait la guerre de sept à dix-sept ans. Aujourd’hui, il fait du théâtre. Parfois, il m’arrive de lui demander de rester calme lors de réunions. Personne n’est irrécupérable. Les enfants soldats ne sont pas monstrueux. C’est une pensée très occidentale.

Au regard des derniers évènements tragiques survenus en Europe, au Mali ou en Tunisie et la crise des réfugiés, on a le sentiment d’être confronté à une humanité de plus en plus divisible. Que peut Théâtre & réconciliation ? Et est-ce aux arts et à la culture de prendre cela en charge ?

K.V. : Aujourd’hui, les attentes de certains politiques à l’égard des artistes sont trop exagérées. Ils sont impatients et ne visent que des solutions à court terme. Les artistes doivent combler l’incompétence à travers des projets participatifs pour faire revivre certains quartiers. Parfois, les artistes sont instrumentalisés, certaines initiatives dissimulent des stratégies immobilières et de gentrification.

Lorsqu’on voit Le Grand Sextacle de Frédérique Lecomte, qui traite du corps et la sexualité et, de leur normalisation, on perçoit vite le rôle fondamental que peut jouer le théâtre à condition qu’il aille à contre-courant des sensibilités. Le rapport au corps et à la sexualité est crucial. Par exemple, les adolescents sont emprisonnés dans leur pudeur. Leur imaginaire est formaté par la pornographie mainstream. Et dans le même temps, il y a de plus en plus de tabous. Il y a un vrai court-circuit entre les deux tendances.

De nombreuses pratiques dites " activistes " ou " subversives " sont souvent des tentatives de city marketing dissimulées.

F. L. : La question est à la fois, politique et stratégique, on cherche les artistes pour mettre du sparadrap sur une jambe de bois. Et les artistes sont dans une telle misère économique, qu’ils l’acceptent. Je fais des projets de cohésion sociale avec des personnes fragilisées économiquement alors que je le suis aussi.

On nous demande de faire des miracles. Il y a plein d’appels à projet avec des mots clés vendeurs. En Afrique, c’est " résolution des conflits ", " viol ". En Belgique, c’est " cohésion sociale ", " radicalisation ", " sécurité alimentaire ", etc.

En ce qui concerne les crises actuelles, je pense que le théâtre peut contribuer à créer davantage de citoyenneté au sein d’un groupe de personnes qui n’ont pas l’habitude de vivre ensemble. C’est possible mais c’est un immense travail.

Est-ce que Théâtre & réconciliation pourrait réconcilier la jeunesse qui s’est radicalisée avec l’autre jeunesse ?

F. L. : Pour moi, il est très difficile de travailler avec des personnes extrémistes. Comment peuvent-elles se présenter sur le plateau ? J’ai travaillé avec des condamnés à mort, des tortionnaires, des victimes de tortures et des enfants soldats. Mais tous avaient la volonté de le faire et avaient envie de parler.

Pourquoi des tortionnaires viennent travailler avec moi et prendre le risque de faire du théâtre ? C’est parce qu’ils sont d’accord avec le fait de se présenter en tant que " tortionnaires ", indépendamment des questions financières (ndlr, parfois certains projets financés prévoient de rémunérer les participants).

Par exemple, au Burundi, j’ai travaillé sur des questions de conflits de terre, il y avait des radicaux avec lesquels je n’ai pas pu travailler, parce que cela va à l’encontre du processus qui assouplit les relations. On ne peut pas rester sur sa position. On doit fréquenter et écouter les autres. Et puis faire du théâtre, c’est prendre un risque, il faut jouer, s’exposer et prendre position.

(silence de réflexion). Peut-être pourrions-nous y parvenir ?! Je ne sais pas.

K. V. : L’extrémisme, c’est l’absence de distance et donc l’absolu contraire du jeu.

Entretien réalisé par Sylvia Botella

 

Exposition des travaux photographiques Victimes de tortures et tortionnaires, (2008) au Burundi, de Véronique Vercheval et Les enfants soldats (2013) en RDC, de Benjamin Géminel. Et projection des films documentaires Je ne peux pas me taire de Pascal Capitolin (2012) et Kadogos de Benjamin Géminel (2014). À la Lettre volée 146, Avenue Coghen 1180 Bruxelles, sur rendez-vous jusqu’au 25 mars 2016. +32 (0)512 02 88. www.lettrevolee.com

Le Grand Sextacle mis en scène par Frédérique Lecomte le 13 mars 2016 à la Tricoterie à Bruxelles: www.tricoterie.be

Dis-moi wie ik ben mis en scène par Frédérique Lecomte le 25 mars 2016 au T’arsenaal à Malines: www.tarsenaal.be