Entretien Christophe Galent - Europe Refresh #3 – Que peut le financement participatif (ou non) ?

Entretien Christophe Galent  - Europe Refresh #3 – Que peut le financement participatif (ou non) ?
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Entretien Christophe Galent - Europe Refresh #3 – Que peut le financement participatif (ou non) ? - © NVC

C’est la troisième édition d’Europe Refresh aux Halles de Schaerbeek en partenariat avec KissKissBankBank, la plateforme de financement participatif et le Carreau du Temple à Paris. Cultiver sa singularité, inventer, changer les règles du jeu, oser… Un nouveau monde est-il en mouvement ? Initiation critique à ce qu’est ou non le financement participatif avec Christophe Galent, le directeur des Halles de Schaerbeek.

 

C’est la troisième édition d’Europe Refresh aux Halles de Schaerbeek en collaboration avec Kisskissbankbank, plateforme de financement participatif en Belgique. Pourquoi ?

Les Halles ont dans leurs gènes une histoire avec l’engagement citoyen. Dans les années 1970, les Halles faisaient des grandes fêtes. Elles ont abouti notamment à la cristallisation du parti écologiste ou du mouvement féministe.

J’avais envie de renouer avec cette histoire mais je ne voulais pas reproduire à l’identique. Aujourd’hui, ce qui vibre dans la société, c’est l’envie de démocratie directe, certainement grâce à internet, à tort ou à raison, d’ailleurs, mais c’est un bruit de fond de la société. Et j’avais envie de l’explorer.

Le plus simple, c’est de passer par le financement par la foule qui est une forme de démocratie directe - c’est moi qui décide – et aussi de générosité, plus que de rentabilité.

Nous avons choisi de nous adosser à KissKissBankBank parce que nous souhaitions travailler avec une plateforme " non marchande " qui propose aux donateurs potentiels " le don contre don " symbolique. C’était aussi la seule, à l’époque, qui avait une stratégie européenne. Or le projet Europe Refresh, et comme son nom l’indique, veut s’étendre à toute l’Europe.

Il y a un enjeu profond, celui de faire prendre conscience aux personnes qui soutiennent les projets de leur force. Si on prend projet par projet, on a entre 20 et 500 personnes, autour. Ce sont des toutes petites communautés mais il y en a des milliers. Ce sont des millions de personnes en Europe.

L’autre enjeu est de sortir de l’internet où il n’y a pas de contact direct avec le projet, on ne voit pas les donateurs ni ceux qui financent des projets auxquels on n’aurait pas pensé. En général, ces communautés restent sur internet, elles sont isolées les unes des autres.

Passer à l’événement " physique ", au salon où sont présentés une quarantaine de projets, crée forcément du lien entre les communautés qui viennent soutenir des porteurs de projets. Nous avons la possibilité de leur faire prendre conscience de leur force, avec l’espoir peut-être illusoire que ce type d’initiative ne servira pas seulement à renforcer les marchés bancaires.

Le financement participatif est actuellement en pleine croissance, c’est la perspective d’un marché gigantesque à l’horizon de dix ans. L’initiative qui était celle d’une bande de copains qui souhaitait faire de l’économie alternative, peut tomber dans l’escarcelle de banques qui peuvent l’utiliser comme une source de profits supplémentaires.

KissKissbanBank repose sur le don contre don, nous sommes en dehors de ce schéma économique.

Nous sommes en dehors de ce schéma économique mais du cash est généré. L’argent qu’on donne à un projet ne rapporte rien mais il génère un cash flow considérable. Depuis sa création, en 2010 en France, KissKissBankBank a collecté plus de trente huit millions d’euros sur plus de dix-sept mille projets.

Les banques ont intérêt à capter ce marché, voire à le racheter, pour deux raisons. La première plus identifiable est le le cash flow. La croissance annuelle est de 50 à 100%. Le deuxième, moins visible mais non négligeable, surtout sur les plateformes qui n’ont pas pour but principal la rentabilité, c’est le marketing et le Big Data, l’ensemble des données telles que la capacité d’intervention financière du donateur, le type de projet qui le mobilise, ses goûts, etc.

Voilà pourquoi les banques et le secteur financier dans leur entièreté ont intérêt à mettre la main sur ce marché.

Pouvez-vous nous dire quelques mots sur les projets présentés ? Y a t-il des projets artistiques ?

Il y a peu de projets artistiques. Cette année, comme nous sommes aussi partenaires du Carreau du Temple à Paris, ville où sera lancé le mois de l’ESS (Économie sociale et solidaire), nous avons essayé de rattacher Europe Refresh à cette thématique. Ceci dit, nous n’avons pas beaucoup de projets qui ont cette cible même s’il y en a davantage par rapport aux deux précédentes éditions.

Cette année, l’éventail des projets est très large. Il n’y a pas une majorité claire de projets sur un axe précis. Il y a aussi bien du design, de la mode que des applications internet pour le développement durable.

Il y a donc peu de projets artistiques.

Il y a des projets de films ou d’arts plastiques. Cette année, on a aussi un projet de label de disques alternatifs. Il n’y a jamais eu beaucoup de projets de spectacle vivant. Ils sont toujours très minoritaire sur Europe Refresh. Notre enjeu n’est pas d’aller dans le Spectacle vivant. Ce qui a pour conséquence de faire venir un public complètement différent de celui qui vient voir des spectacles aux Halles. C’est important.

Quel est l’avenir des projets qui ne trouvent pas " leur communauté " ? Ne courent-ils pas le risque de ne pas être soutenus par les pouvoirs publics ?

Europe Refresh est un peu atypique, nous avons 75% de réussite sur les collectes, ce qui est supérieur au taux moyen de réussite sur KissKissBankBank qui est de l’ordre de 56%. Notre réussite vient de la mise en place de soutiens à l’accompagnement. Les projets trouvent plus vite une visibilité et leurs campagnes sont généralement meilleures.

En outre, certains porteurs de projet abandonnent leurs collectes parce qu’ils trouvent directement ce qui cherche. Par exemple, l’année dernière, le projet Hornstrandir Memories, Heart of a Forgotten Land de Johanne Verbockhaven - projet multi-supports articulant trace, mémoire et déracinement d’Islandais contraints à l’exil pendant les seconde guerre mondiale et guerre froide – a reçu le prix Atomium. Son exposition, de fait, était garantie (sourire). Ça s’est également produit, lors de la première édition, pour d’autres projets qui ont trouvé directement leurs mécènes.

Les projets qui ne trouvent pas leurs collectes sont minoritaires. Parfois, ils ratent leurs collectes parce qu’ils ont justement trouvé un engagement parapublic ou un mécénat.

Les projets présentés à Europe Refresh sont plutôt des projets de société. Il y a aussi des projets de retour à l’emploi, les personnes créent leurs propres emplois. Ils rencontrent d’ailleurs souvent le succès. La plupart n’ont pas vocation à être soutenus par les pouvoirs publics.

À la première édition d’Europe Refresh, le projet de chaussures mode très chères n’a pas eu son financement. Mais je ne pense pas qu’il ait perdu un quelconque soutien des pouvoirs publics. Je ne sais pas si je réponds bien à votre question.

Ma question concerne peut-être davantage les projets de spectacle vivant. Au regard du projet artistique qui n’a pas trouvé sa communauté, le pouvoir public pourrait être tenté de dire au porteur du projet : " vous n’avez pas trouvé votre communauté, donc votre public. Pourquoi financerions-nous votre projet ? "

C’est possible. Mais si les porteurs de projet ratent leur collecte, c’est parce qu’ils s’y sont généralement très mal pris. Le groupe qui fait du spectacle vivant, peut estimer sa communauté. La partie du travail d’Europe Refresh consiste à trouver la bonne somme qu’il est nécessaire de mettre en collecte pour qu’elle réussisse.

A contrario, des personnes qui ne sont pas soutenues par les pouvoirs publics, peuvent, grâce à Europe Refresh ou au financement participatif en général, débuter leurs projets et se prévaloir d’une communauté. Et après aller forcer la porte des pouvoirs publics.

À celles et ceux qui craignent que l’investissement privé ne coïncide avec le désengagement de l’état dans la culture, que pouvez-vous leur dire ?

Le désinvestissement public dans la culture est un fait. Il faut donc trouver des solutions. On peut toujours considérer qu’il faut descendre dans la rue mais cela n’aura aucun effet. Tout le monde se fiche éperdument de la culture, aujourd’hui. Les affaires culturelles sont en passe de perdre leur légitimité parce que les politiques ne s’y intéressent plus. Ils considèrent qu’il n’y a pas d’enjeu électoral.

Donc, soit on parvient à en faire un tissu électoral en créant des communautés nouvelles autour, en créant une caisse de résonance nouvelle. Soit on proteste mais je crains qu’on se fasse très vite déborder. La culture n’est pas au centre des préoccupations actuelles.

Il est possible de poser l’équation de cette manière : s’il y a plus d’investissement privé, il y aura moins d’investissement public. Je pense que c’est faux. Ce n’est pas parce qu’il y aura plus d’investissement privé, qu’il y aura moins d’investissement public. Le fait est qu’il n’y a plus d’investissement public. Et cela ne va pas s’améliorer. Surtout lorsqu’on parle d’industrie créative et culturelle à tort et à travers. Ce n’est pas une industrie, on a l’effectif d’une TPME au mieux (sourire). Il est nécessaire de trouver une manière différente de se faire entendre.

Le financement participatif est-il la consécration d’une culture démocratisée et accessible à tous ou au contraire l’illusion d’une prise de pouvoir des citoyens sur ceux qui font la culture?

Dans le financement participatif, il n’y a pas que des projets culturels. C’est important de le souligner. Et cela dépend de ce qu’on met dans la culture. Y met-on la mode, le design, etc. ?

Au regard des deux précédentes éditions, le projet qui a ramené le plus de fonds, c’est un projet d’exploration des fonds marins. On peut dire que c’est de la culture au sens très large mais pas dans le sens où vous l’entendez.

La seule manière de s’en sortir, c’est de mêler les projets culturels aux projets non culturels pour présenter des projets culturels aux publics qui ne s’y intéressent pas. C’est ce que fait Europe Refresh. Nous ne fléchons surtout pas les secteurs. Les visiteurs viennent à Europe Refresh pour découvrir deux ou trois projets qu’ils ont déjà repérés et dans le mouvement, ils en découvrent d’autres.

C’est plutôt cela, notre tentative. C’est permettre aux personnes qui viennent soutenir un projet d’exploration des fonds marins, par exemple, de découvrir des projets qui s’intéressent à la culture, tout court.

La seule manière pour les acteurs culturels de regagner leur légitimité, c’est d’étendre leur rayonnement aux personnes qui ne s’en préoccupent pas. Certes, c’est une tentative. Après, sera-t-elle couronnée de succès ? Je ne sais pas.

Vous parlez de l’illusion de la démocratie directe. C’est une question à laquelle il n’y a pas de réponse, aujourd’hui. Effectivement, on peut choisir d’aider tel ou tel projet et cela peut nous donner le sentiment de décider directement de quelque chose. Mais les projets soutenus ont-ils une vraie résonance politique ? Si on examine l’ensemble du secteur " Financement participatif ", je suis tenté de répondre : non

C’est un problème plus profond qui touche au statut de la chose politique. Qui s’y intéresse fondamentalement ? Qui est dans une volonté de démocratie directe ou non ? C’est compliqué. Le financement participatif lorsqu’il ne vise pas la rentabilité pour le donateur, participe certes à la mouvance : on va avoir plus de démocratie. Mais c’est la même chose que dans les années 1980 avec le surgissement d’internet. On nous promettait qu’il y aurait davantage de démocratie directe, d’informations en temps réel, qu’on pourrait même voter à des référendums avec effets immédiats. Evidemment, cela n’a pas eu lieu. Internet a été monopolisé par quelques grands groupes. Ça a créé de nouvelles vassalités.

Aujourd’hui, on court le même risque avec le financement participatif. Il peut tomber aux mains des grandes banques. Aujourd’hui, se créent, chaque mois, une multitude de plateformes parce qu’on sait qu’il y a, ici, la possibilité, d’un marché important. Cela se compte en dizaines de milliards d’euros. Certains veulent être les maîtres des projets qu’ils soutiennent. Par exemple, les Chambres de commerce régionales ou même les régions en France créent leurs propres plateformes, alors qu’elles ont peu de projets.

Nous sommes à la fois dans un enjeu politique et un enjeu financier mais la grande difficulté, c’est l’extrême dispersion des acteurs. Tant que ces derniers ne prendront pas conscience de leur puissance, tout cela restera une rhétorique qui ne profitera qu’aux groupes financiers. C’est clair.

Le financement participatif marque-t-il la reconnaissance d’une culture populaire ?

Je ne suis pas sûr que les projets qui sont financés sur les plateformes de financements participatifs, sont des projets dits " grand public ".

Les projets qui sont certains de leur rentabilité ne sont pas obligés de passer par là. Et les producteurs n’ont pas intérêt à le faire. Il vaut mieux qu’ils captent directement l’essentiel des ressources qui rejaillira, ils n’ont pas intérêt à le laisser à la foule ni sous la forme d’un modèle rentable ni sous la forme d’un modèle non rentable. Ce sont plutôt les petits projets avec une ambition restreinte qui sont financés sur les plateformes. Encore une fois, si autour d’un projet, on a mille donateurs, on ne peut pas dire…

Oui, mais additionnés, cela crée une pratique…

Oui, mais ce sont des petites communautés qui ne tournent pas ensemble. C’est beaucoup moins qu’un concert dans un stade. Donc la réponse est : non. Ce n’est pas de la culture populaire. C’est de la culture de niche. Cela reste des projets de niche quoi qu’on dise.

Après, certaines personnes qui récupèrent de l’argent, ont des communautés autour d’elles qu’elles sollicitent pour des projets non rentables. Récemment sur la Plateforme KissKissBanBank, l’actrice Mélanie Laurent a utilisé son prestige et la communauté qui existe autour de ses films pour financer le documentaire Demain qui traite du développement durable (ndlr, le projet a réuni 444 390 euros).

Je pense qu’il y a beaucoup de fantasmes sur le financement participatif, aussi bien négatifs que positifs. Alors qu’il ne faut pas oublier que ce sont des secteurs de niche. La question est plus : comment passer au-delà de ces niches ?

Nous sommes à quelques heures de l’ouverture de Europe Refresh, quel est votre état d’esprit ?

Il est très positif. Nous avons deux éditions derrière nous. L’audience et le taux de réussite des projets sont de plus en plus importants. Nous sommes sereins même si cela nécessite un immense travail de logistique. En outre, cette année, nous avons demandé à un designer une scénographie spécifique, une sorte de module. Nous bénéficions du soutien plus large de la Promotion de Bruxelles, nous avons une plus grande visibilité en ville.

Mais c’est beaucoup de travail, nous serons prêts dix minutes avant l’ouverture des portes (sourire).

Entretien réalisé par Sylvia Botella

 

Europe Refresh #3 Libérons les possibles –workshops, débats, projets, conférences -, du 9 au 11 octobre 2015 aux Halles de Schaerbeek, entrée libre. http://www.halles.be