" Elvire "(Henry Bernstein): un Don Juan amoureux d'une comtesse juive persécutée. Un mélo politique.

Jean-Claude Frison et Stéphanie Moriau dans "Elvire" de Henry Bernstein
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Jean-Claude Frison et Stéphanie Moriau dans "Elvire" de Henry Bernstein - © DR

Quand " Elvire " fut créée, fin janvier 1940, on était en plein dans la " drôle de guerre ", prélude à la " vraie " (mai 40): les accords de Munich (1938) avaient entériné lâchement l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne hitlérienne. Et l’invasion de la Pologne (par l’Allemagne et l’URSS, liées par le " pacte germano-soviétique ") était en cours. Henry Bernstein y introduit " l’actualité " des camps de concentration dans une pièce classique sur les mœurs " légères " de la bourgeoisie française des années 20. Un curieux " mélo " où se côtoient tragique et marivaudage..

Henry Bernstein était une " vedette ", une " star ", de la première moitié du XXè siècle. Juif assumant sa judéité, Bernstein était "régulièrement, démoli ", comme juif, par Léon Daudet, chantre de l’Action Française, antisémite notoire.  La montée en puissance actuelle de l’extrême-droite de l’Autriche à l’Italie, les attentats antisémites en France, un climat délétère de racisme généralisé dans le monde donne au thème d’" Elvire ", comtesse juive en exil, une bien étrange actualité Mais la bourgeoisie parisienne  aimait dans ses pièces, centrées essentiellement sur les rapports de force dans le couple, un effet " miroir " amusant.

 " Elvire " commence par une banale affaire de couple adultère. L’avocat Jean Viroy a pour maîtresse Claudine, la femme d’un ambassadeur et veut l’obliger à quitter son mari. Surgit alors la comtesse Elvire Siersberg, une juive qui fuit l’Autriche après l’Anschluss. Elle est humiliée (obligée de nettoyer les toilettes des Allemands), privée de nationalité et de biens et son mari  croupit  dans un camp de concentration. Elle cherche un emploi et Jean le lui fournit. Commence alors une double intrigue : la maîtresse de Jean le quitte, lui se console par une aventure " discrète " avec Elvire, dont le mari est mort dans son camp, victime de sévices. Mais le volage en épousera une 3è, plus jeune et jamais visible. Qu’à cela ne tienne : la courageuse Elvire, femme indépendante avant l’heure, refuse d’épouser un journaliste qui la convoite, André, ce qui lui aurait donné la nationalité française mais elle deviendra " grand reporter " sur le font hongrois. Une féministe avant l’heure? Au total un mélodrame, tempéré par un certain optimisme final.

Une pièce d’acteurs en grande forme.

 

Dans un décor très art déco le metteur en scène Michel  Wright demande à ses acteurs de surfer sur des sentiments mêlés, la pitié pour une héroïne victime du nazisme, et qui,  hormis sa liaison passagère avec le bel avocat, préserve son indépendance. Respect donc pour une femme de tête. Et l’amusement pour le rusé filou de Jean, superficiel, macho parodique, vaniteux…mais curieusement pas antipathique ! Il faut dire que le rôle est tenu par Jean-Claude Frison, toujours aussi habile à donner du sens aux intonations les plus convenues. Quel talent ! Quant à Stéphanie Moriau, en Elvire, elle assume crânement ce rôle de noble dame jiuve persécutée, de résistante et d’amoureuse passagère d’un petit Don Juan parisien. Or le passage de juive martyre à amoureuse d’un beau manipulateur n’est pas donné d’avance.

Au total, une œuvre aux allures un peu désuètes, qui fleure bon son Paris des années 20/40 et les films de l’époque : les adaptations de Bernstein au cinéma étaient jouées par de grands acteurs, de Jean Gabin à Bertrand Blier, de Gaby Morlay à Charles Vanel. Seule grande " trace " au cinéma : Alain Resnais a adapté " Mélo "(1986)  pour 4 grands acteurs, dont deux " César ", Sabine Azéma et Pierre Arditi !

Elvire "est donc une " pièce d’acteurs " qui y trouvent leur bonheur sur scène et le communiquent au public. Dans les seconds rôles Michel de Warzée apporte sa drôlerie au journaliste éconduit et Natacha Amal ses hésitations d’épouse et d’amante. Stéphanie Moriau passe de l’émotion au charme, Jean-Claude Frison de la générosité à l’inconstance. Bunuel aurait appelé ça " le charme discret de la bourgeoisie ".

" Elvire " d’Henry Bernstein à la Comédie Claude Volter jusqu’au 31 mars.

Info : http://www.comedievolter.be/

Christian Jade (RTBF.be)